«Il a pu vous arriver de voir un jeune homme à tête drue, flânant paresseusement sur son travail; et lorsque le gel de l'hiver est piquant, son nez, coulant sous la morsure du froid, laisse tomber des gouttes, sans qu'il songe à les essuyer avec son mouchoir avant qu'elles aient, de leur vilaine humidité, arrosé le livre qu'il a devant lui. Que n'a-t-il devant lui, non pas un livre, mais un tablier de savetier! Ses ongles sont bourrés d'une ordure fétide, aussi noire que du jais; il en marque, à son caprice, tels ou tels passages. Il insère et fixe en différentes places une multitude de pailles, pour que ces brins de chaume lui rappellent ce que sa mémoire ne peut retenir. Ces pailles, parce que le livre n'a pas l'estomac assez fort pour les digérer et que personne ne les retire, commencent par distendre le volume, l'empêcher de se fermer comme d'ordinaire, et, à la longue, abandonnées et oubliées, tombent en poussière.—Il ne craint pas de manger du fruit ou du fromage au dessus d'un livre ouvert, ou de porter insouciamment une coupe de la table à ses lèvres et de ses lèvres à la table; et comme il n'a pas de sac à ordure à sa portée, il laisse tomber dans le livre les miettes qui restent. Bavardant sans relâche, il n'est jamais las de discuter avec ses compagnons, et, tandis qu'il met en avant une foule d'arguments stupides, il mouille le livre à demi ouvert sur ses genoux des ondées de sa salive. Oui; et ensuite, croisant tout d'un coup les bras, il se penche sur le livre et, en évoquant un moment de travail, fait venir un somme prolongé; puis, pour effacer les plis du papier, il retourne la marge des feuilles, au grand détriment du livre.—Voilà les pluies finies et passées; les fleurs ont apparu dans notre pays. Alors, l'étudiant dont nous parlons, plus propre à gâter les livres qu'à les examiner, bourre son volume de violettes, de primevères et de roses. De ses mains moites de sueur il retourne les volumes; il feuillette le blanc vélin avec des gants couverts de toute sorte de poussière, et de son doigt revêtu d'un cuir usé suit les lignes d'un bout à l'autre de la page; enfin, dès qu'une mouche le pique, il jette de côté le livre sans le fermer comme il convient, et le volume reste ainsi des mois entiers, si bien qu'il se remplit tellement de poussière qu'il résiste ensuite aux efforts qu'on fait pour le clore.
«Mais il faut surtout interdire le maniement des livres à ces jeunes gens éhontés, qui, dès qu'ils ont appris à former les lettres, deviennent, du moment qu'ils en ont l'occasion, de lamentables annotateurs; qui, partout où ils trouvent une marge disponible autour du texte, la garnissent d'alphabets monstrueux, ou bien laissent leur plume y écrire toutes les frivolités qui leur viennent en tête. D'un autre côté, le latiniste, le sophiste, tous les écrivains ignorants y essaient la taille de leur plume, pratique qui, nous l'avons vu souvent, amoindrit l'utilité et la valeur des plus beaux livres.
«Il y a aussi une catégorie de voleurs qui mutilent honteusement les livres, coupant les marges extérieures pour s'en faire du papier à lettre, et ne laissant que le texte, ou employant les feuilles laissées au commencement et à la fin pour protéger le volume, à des usages et à des abus divers,—genre de sacrilège qu'on devrait punir.
«C'est un devoir de civilité pour un étudiant, lorsque après le repas il revient à l'étude, de se laver invariablement avant de lire, et de ne jamais ouvrir les fermoirs ou tourner les feuillets d'un livre avec des doigts graisseux. Ne laissez pas non plus un enfant pleurard admirer les enluminures des lettres capitales, de peur qu'il ne salisse le parchemin de ses doigts mouillés, car un enfant touche d'abord tout ce qu'il voit...
«Chaque fois qu'on remarque des défauts dans les livres, il faut les réparer promptement; en effet, rien ne s'agrandit plus vite qu'une déchirure, et un accroc négligé sur le moment devra plus tard être raccommodé avec beaucoup plus de peine et moins de succès.»
XVI
C'est s'acquitter d'une partie du respect que l'on doit aux livres que de les revêtir de belles reliures. Et c'est aussi se donner à soi-même des jouissances délicates, car, comme le dit Mr. Davenport, «il est parfaitement vrai que de tous les meubles, les livres sont les plus agréables à l'œil». Jules Janin l'avait déjà proclamé avec plus d'élan: «Le livre est si bien fait pour être orné; il porte avec tant de bonheur toutes les élégances!» Et avant lui encore, Chevillé s'écriait, en son lyrique enthousiasme:
«O Dieux et déesses! quoi de plus rare et de plus charmant que la contemplation d'un beau livre imprimé en bons caractères, gros ou menus, avec une bonne encre indestructible!... Il n'y a pas de tableau du plus grand maître qui soit plus agréable aux yeux de l'honnête homme et du savant parfait. Honte et malheur à qui se lasserait de regarder un pareil livre, imprimé sur vélin ou sur grand papier!
Tout le monde y consent et nul n'y contredit.
Bollioud-Mermet lui-même déclare que «des livres ainsi conditionnés brillent aux yeux, flattent le goût, font les délices de ceux qui les possèdent».