Quant à celui du mari, mieux vaut ne pas en parler.
Je trouve, dans un livre anglais d'observation fine et juste, dû à une femme, une série de portraits pris dans le vif du ménage et présentant, non sans une pointe de satire, les principales variétés de la maîtresse de maison. Nos lecteurs y prendront plaisir et nos lectrices en feront leur profit.
«Voici Mrs. Smith. Vous n'entrerez jamais chez cette dame sans entendre parler de changements dans son organisation domestique; vous ne frapperez guère quatre fois à sa porte sans qu'une fille inconnue vienne vous ouvrir. Compter le nombre de servantes que Mrs. Smith a eues depuis son mariage embarrasserait son fils aîné lui-même, bien qu'il commence à apprendre la table de Pythagore. Sur plusieurs vingtaines il est absolument impossible que toutes aient été si absolument mauvaises; pourtant, à l'entendre, des suppôts de Satan sous forme femelle n'auraient pas été pires que celles par qui sa maison a toujours été hantée;—cuisinières qui vendent les fritures et donnent au policeman les restes du rôti; femmes de chambre qui ne savent que frotter et récurer, servir à table, laver la vaisselle, et se tenir propres pour répondre à la porte, mais qui—le croiriez-vous?—n'ont jamais pu apprendre à bien coudre et à repasser le linge fin! Bonnes d'enfant vicieusement jolies, ou se croyant telles, qui ont l'impudence de s'acheter des chapeaux «exactement comme mon dernier», avec des fleurs à l'intérieur! Pauvre Mrs. Smith! La question des servantes absorbe son âme entière. Toute sa vie est un combat domestique, combat de petitesses, à coups d'épingles, à coups de dents et de griffes. Elle a une bonne maison; elle—je veux dire le mari, qui est généreux—donne de bons gages; mais pas une servante ne veut rester à son service.
»Et pourquoi? Parce qu'elle n'a pas ce qu'il faut pour être maîtresse. Elle ne sait pas gouverner; elle ne sait que donner des ordres au hasard; elle ne sait pas blâmer,—elle ne sait que gronder. Sans dignité réelle, elle essaie constamment d'en assumer l'apparence. Elle n'a que peu ou point d'éducation, mais personne ne porte sur l'ignorance des jugements aussi durs qu'elle... Une servante un peu intelligente a vite fait de découvrir qu'elle n'est pas «une dame»; que, de fait, si on la dépouillait de ses robes de satin, qu'on vendît sa voiture et qu'on lui fît habiter le sous-sol au lieu du salon, Mrs. Smith ne serait pas d'un brin supérieure à sa cuisinière...
»La maison de Miss Brown est établie sur un plan tout différent. On n'y entendra jamais les petites querelles domestiques, les mesquines discussions entre la maîtresse et la bonne, injustice d'un côté et impertinence de l'autre. Miss Brown n'aurait jamais l'idée de chercher querelle à une servante, pas plus qu'à son chien ou à son chat, ou à toute autre créature inférieure. Elle remplit strictement son devoir de maîtresse; elle paie régulièrement les gages,—gages très modérés, certainement,—car ses revenus sont fort au-dessous de sa naissance et de son éducation; elle n'exige aucun service extra; elle est d'une stricte exactitude à accorder à ses servantes les congés qu'elle doit,—à savoir le temps de l'office, de deux dimanches l'un, et une journée par mois. Son administration est économe sans être ladre. Il faut que tout aille avec la régularité d'une horloge; sinon, un renvoi immédiat s'ensuit, car Miss Brown n'aime pas à avoir des reproches à adresser, même à la distance hautaine où elle se tient. C'est une personne consciencieuse et honorable, qui ne demande pas plus qu'elle ne donne elle-même; et ses servantes la respectent. Mais elles ressentent de l'effroi devant elle; elles ne l'aiment pas. Il y a comme un large gouffre entre leur humanité et la sienne. On ne croirait jamais que ses servantes et elle sont des femmes de même chair et de même sang, et qu'elles finiront de même en poussière et en cendres. Elle est bien servie, bien obéie, et c'est justice; mais—et c'est justice encore—elle n'obtient ni sympathie ni confiance...
»Dans la famille très considérée de Jones, il y a les servantes les plus considérées du monde, adroites, vives, attentives, très convaincues de leur valeur et de leurs capacités. Elles s'habillent avec tout autant d'élégance que «la famille»; elles sortent avec des ombrelles le dimanche et sur l'adresse de leurs lettres elles font mettre «Mademoiselle». Elles conservent jalousement leurs privilèges et titres acquis, depuis les cadeaux des fournisseurs et la conversation, devant la porte entr'ouverte, avec un nombre illimité de soupirants, jusqu'au droit chèrement apprécié de répondre vertement à madame quand celle-ci risque une plainte. Et madame—bonne et facile créature—n'ose pas trop en risquer; elle souffre maint désagrément, sans compter quelques dommages réels, plutôt que de donner un équitable coup de balai dans sa maison et d'anéantir en leur germe des fléaux qui bientôt envahiront tout comme des traînées d'herbes parasites...
»Voici maintenant le gouvernement de Mrs. Robinson. Depuis longtemps elle laisse aller les rênes, se renverse en arrière et sommeille. Où son ménage ira, Dieu seul le sait! La maison est absolument livrée à elle-même. La maîtresse est trop bonne pour blâmer personne à propos de n'importe quoi,—elle est aussi trop inactive pour faire quoi que ce soit par elle-même ou pour montrer à le faire. Je suppose qu'elle a des yeux, et cependant on pourrait écrire son nom dans la poussière sur tous les meubles de la maison. Sans doute elle aime à avoir le visage propre et à porter une robe décente, car elle n'est pas sans avoir des goûts délicats; cependant, pour Betty, sa bonne à tout faire, ces deux avantages paraissent être un luxe impossible à atteindre. Mrs. Robinson ne peut pas, ou se figure qu'elle ne peut pas, se procurer une «bonne» servante,—c'est-à-dire une femme capable, responsable, qui demande des gages en rapport avec ses services;—en conséquence, elle se contente de la pauvre Betty, fille pleine de bonnes intentions, mais incapable de remplir les fonctions dont elle s'est chargée, et qui ne semble pas susceptible d'apprendre jamais à le devenir... Mais, quelle que soit l'insuffisance des servantes, toute maîtresse n'a-t-elle pas toujours, pour y suppléer en une certaine mesure, l'intelligence de son cerveau, et, au pis aller, l'activité de ses deux mains? Avez-vous jamais considéré cette dernière éventualité, ma bonne Mrs. Robinson? Betty aurait-elle moins de respect pour vous si elle vous voyait, tous les matins, épousseter une ou deux chaises ou abattre quelques araignées tapies dans leurs toiles,—faisant entrer en elle, en même temps que la honte de sa négligence, la conviction que ce qu'elle ne fait pas, sa maîtresse le fera! Seriez-vous moins aimable aux yeux de votre mari, s'il découvrait que c'est vous qui avez fait d'abord, et qui avez ensuite enseigné à Betty à faire, le dîner qui lui agrée? Aurait-il moins de plaisir à caresser vos doigts délicats, s'il y apercevait quelques piqûres d'aiguille gagnées à orner ou à raccommoder les choses du ménage?...
»Voyez plutôt Mrs. Johnson. Je doute qu'elle soit plus riche que Mrs. Robinson. Elle s'est mariée à dix-neuf ans, ignorante comme une pensionnaire. Elle et sa cuisinière se sont instruites ensemble. Aujourd'hui encore, j'imagine que si l'on complimentait celle-ci sur quelque dîner de cérémonie, elle recevrait modestement les éloges en disant: C'est nous deux qui l'avons fait, madame et moi. Et cependant tout est si bien ordonné et va si régulièrement que l'arrivée inopinée d'un hôte ne nécessiterait qu'un couvert de plus sur la table et une paire de draps blancs dans le lit de la chambre de réserve. Quant aux bonnes d'enfant, Mrs. Johnson les a supprimées dès que ses fils ont pu marcher seuls. Si elle n'a pas d'autres enfants, ces deux garçons goûteront le bonheur infini de n'avoir jamais eu pour les soigner et les conduire d'autre femme que leur mère. Sans doute, c'est pour elle une vie très laborieuse, souvent pénible, et ses servantes le savent. Elles la voient occupée du matin au soir, toujours heureuse et gaie, mais toujours occupée. Elles auraient honte de rester oisives et feraient tout au monde pour rendre les choses moins pénibles à madame[14].»
La galerie n'est peut-être pas complète, mais elle se termine bien par une figure à qui toute femme doit vouloir ressembler. Que si quelqu'une n'y parvient pas, ou si même elle est trop dévoyée ou trop indifférente pour y tâcher, elle n'aura qu'elle à blâmer de la perte du bonheur qu'on a le droit d'attendre de la vie à deux. Le pire, c'est que le blâme lui viendra d'autre part. Je laisse de côté l'opinion du monde, d'autant plus sévère qu'on lui sacrifie davantage; mais le mari n'est pas aveugle, et il sait d'où proviennent les ennuis, les mécomptes, les désagréments et les désillusions de toute espèce qu'il rencontre chaque jour et à tout propos dans son ménage, et qui finissent par lui en rendre le séjour insupportable, sinon odieux. Comment en saurait-il gré à celle qui devait faire de sa maison un lieu de repos et de délices, et qui en fait l'habitacle du gaspillage, du désordre et de la confusion? L'amour le plus robuste n'y résiste qu'un temps. Que faire? Se plaindre, s'emporter, parler en maître irrité, mais impuissant? A quoi bon?
Quereller en mariage