«Combien de femmes, dit-elle, toujours prêtes, aux yeux du public, à satisfaire les fantaisies frivoles, à exécuter les ordres de détail, usent l'autorité d'un mari sur une foule de minuties, pour ressaisir la liberté dans les occasions qui les intéressent, et acquièrent, par ce mélange habile de la complaisance et de la ruse, une indépendance très effective», et très dangereuse, ajoutons-le.
Le mari qui s'ingère dans les choses du ménage par esprit tatillon, ou par un sentiment jaloux et déplacé de son autorité, ne fait pas de meilleure besogne. «Il y a beaucoup d'hommes qui exercent ou prétendent exercer une surveillance minutieuse sur les dépenses du ménage: très certainement il vaudrait toujours mieux qu'une femme eût toute l'autorité domestique. Nous sommes faites pour les détails, nous avons le goût et l'intelligence des petites choses, et nous savons mieux que les hommes nous faire obéir des subalternes, tout en commandant avec plus de douceur[33].»
Ce sont là des raisons; mais il y en a une autre, celle qu'exprime trivialement, mais énergiquement, le proverbe: «Chacun son métier, etc.» Que fera la femme, si vous lui prenez ses fonctions? Ne craignez-vous pas qu'elle n'occupe à des pensées ou à des œuvres qui ne sont point faites pour vous plaire, les loisirs que vous lui créez? Et vous-même, ou vous êtes un membre inutile de la société, n'ayant rien à faire parmi vos semblables, ou vous négligez, pour usurper des soins qui ne sont pas les vôtres, les travaux qui vous incombent, les intérêts que vous avez à sauvegarder.
De son côté, suivant la judicieuse remarque d'Horace Raisson, «la femme tire sa considération de celle dont elle sait entourer son époux; elle doit donc toujours paraître s'en rapporter à ses lumières, surtout en présence de témoins.»
J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans des familles étrangères, la réserve extrême dans laquelle la femme se tient en public vis-à-vis du mari. Jamais un mot de contradiction, d'objection, de doute. Elle n'a pas d'autre avis que le chef de famille; elle ne parle pas avant lui, et quand il a parlé, tout est dit. Nous sommes loin des discussions, du ton tranchant ou agressif, des interventions personnelles aigre-douces, volontaires ou mutines, de l'étalage bruyant d'importance et d'autorité dont tant de femmes, dans nos ménages français, se font comme un point d'honneur. Eh bien, je ne veux pas contester l'influence de la Française sur les décisions et particulièrement sur l'humeur de son mari; mais la vérité me force à dire que jamais un homme ne fera rien sans avoir sérieusement consulté dans l'intimité cette femme qui s'efface tellement en public. Elles ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles recherchent: la première a l'influence effective et profonde, le respect et l'estime de son mari; la seconde, dont on dit: «elle n'a pas froid aux yeux, cette petite femme-là», ou «elle n'a pas sa langue dans sa poche», ou «c'est elle qui le fait filer doux!» et autres phrases ironiquement admiratives, voit ce même mari, dont elle ferme si lestement la bouche devant la galerie, la dédaigner, parfois la malmener, dans le tête à tête, et ne faire, en somme, que ce qu'il veut.
Un journal littéraire anglais du siècle dernier, le Tattler, dit quelque part: «Le bon mari garde sa femme dans une saine ignorance de ce qu'elle n'a pas besoin de savoir.» Et plus loin: «Il ne sait pas grand'chose celui qui dit à sa femme tout ce qu'il sait.»
On aurait grand tort d'en conclure que l'homme doit avoir, en tant que mari et chef du ménage, des secrets pour sa femme. Mais, de même qu'il lui messiérait de demander à celle-ci les comptes minutieux de son administration intérieure et la chronique détaillée de ses rapports quotidiens avec les fournisseurs et la cuisinière, de même—et à bien plus forte raison, car les intérêts d'autrui y sont presque toujours engagés,—ne la tiendra-t-il pas au courant, par le menu, de ses conversations d'affaires, des travaux de son emploi, des faits et gestes de ses commis, des confidences des gens qui le consultent, des intrigues et des potins de ses collègues ou compétiteurs. Il risquerait fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit de sa femme en même temps que son propre jugement. Sans compter qu'en des cas nombreux il y a de l'indélicatesse, de la déshonnêteté et quelquefois du crime à révéler, même à la moitié de soi-même, ce qu'on a appris dans son bureau administratif ou dans son cabinet de consultation. Dans des cas semblables l'oreille gauche ne doit pas même entendre ce qui est dit à la droite, et le devoir strict est de se taire. Il n'est qu'un seul moyen de tenir ignoré ce qu'on ne veut pas qui soit su: c'est de ne le dire à personne, non pas même à soi, tout bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas?
Bien entendu, il y a, suivant les circonstances, la nature des affaires, le caractère et la portée d'esprit de la femme, des degrés, des tempéraments, des nuances, dont le mari est juge. Autant il est nécessaire de se taire sur ce qui regarde autrui, autant il est toujours doux et souvent utile de parler avec confiance et sincérité de ce qui ne regarde que soi. «Une épouse, dit avec un grand bon sens Madame de Rémusat, doit se complaire dans la conversation d'un mari occupé des affaires publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un avis sur son opinion s'il est membre d'une assemblée, sur son livre s'il est écrivain, sur son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer dans ses projets relativement aux progrès de la science, de l'art ou du métier qu'il exerce. Eclairée et sensible, dévouée et prudente à la fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir consultée, et l'amour lui rapportera une part du succès.»
A un autre point de vue, l'homme a, pour certaines choses laides de la vie, une science et une expérience forcément acquises au contact des autres hommes et dans l'entraînement de plaisirs et de liaisons irrégulières qui, dans notre étrange ordre social, sont pour les jeunes gens comme la préparation nécessaire, l'initiation obligatoire aux vertus de l'homme marié et à la pureté de la vie de famille. Il fera sagement de garder pour lui ses notions spéciales, et de conserver de son mieux à sa femme cette naïveté délicieuse, qui est l'ignorance du mal.
Elle en sera mieux gardée dans son intérieur, pendant que lui travaillera au dehors. La fermentation des idées fausses ou malsaines dans une tête de femme est plus redoutable pour sa vertu que les douces et sollicitantes paroles des séducteurs. Si son imagination est pure, si nulle curiosité maladive ne la met en éveil, le mari, présent ou absent, suffira, avec les devoirs et les soins de son ménage, féconds en saines joies, à occuper son esprit. Si les affaires l'appellent au loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson, voyager sans crainte, car il saura que chez lui, là-bas, la femme qu'il a laissée au foyer, la mère de ses enfants, dimidium animæ suæ, attend chaque jour avec anxiété l'heure où passe le facteur.