Beaucoup de femmes ne peuvent recevoir la grande volupté qu’assez avancées dans la vie. Elles n’osent pas l’avouer. Et inconsciemment elles attendent. Beaucoup de femmes sont vouées à deux hommes : l’un à qui elles doivent accorder du plaisir ; l’autre par qui elles doivent s’en faire accorder.
De tout temps, la chair de Maï était vouée à Pascal sans qu’elle s’en doutât.
Tout s’étant accompli en temps, lieu et action qu’il fallait, elle s’inquiétait beaucoup moins des causes de sa nuit que de ses effets. Elle aimait à considérer que Pascal ne vivait encore que grâce à cette nuit. Quel scandale ! Et quel réconfort !
Le souvenir de Virgile que seule sa veuve portait en elle, qui n’existait que par elle, n’allait-il pas être revivifié lui-même par l’étreinte du meurtrier ?
Virgile était l’esprit. Pascal était la chair. Elle avait satisfait sa chair. Il lui fallait maintenant satisfaire son esprit en tuant Pascal.
Le froid de l’hiver qui stimule l’énergie et cicatrise les plaies n’agissait pas sur la jeune femme. Il lui manquait pour tuer Pascal cette secousse sacrée qui ressortit plus à la vue qu’aux autres sens. Elle devait subir un véritable acte de génération. Elle le subit dans toute son ampleur, en passant par toutes les gammes, de la plus subtile à la plus émouvante du frisson, le jour où l’on saigna le porc.
Ce matin-ci, la clarté et l’animal avaient les mêmes couleurs, roses et dorées. Et, à l’horizon, les nuées prenaient de la peine à s’élever, comme si elles eussent été trop grasses. La campagne revêtait cet aspect d’abondance qui convient aux fêtes de famille.
Le « pelle-porc » est, en effet, la fête de la maison et de la nourriture. C’est le dieu domestique qu’on y sacrifie, et qui, en reconnaissance de cet hommage, pourvoira à la vie de l’année. On invite les voisins et les parents, qui le tiennent jusqu’à ce qu’il soit bien mort, le dépouillent ensuite de ses soies dans une maie d’eau bouillante, puis le suspendent à la poutre maîtresse de la pièce d’honneur. On l’ouvre, on l’adore, et on le laisse en croix jusqu’au lendemain, une serviette propre attachée à son cou en symbole et pour étancher le dernier sang.
En manière de préambule, plusieurs personnes attendaient le tueur dans la basse-cour d’Ourtic. Un beau fumier à pans droits, placé comme dans toutes les fermes béarnaises traditionnelles devant la porte de l’habitation, fumait tranquillement et réchauffait l’air pour aider un soleil trop pâle.
On pensait au cochon.