Mais elle regrettait de ne plus avoir d’idée pour le supprimer. Elle avait épuisé toute son imagination durant la nuit de Jeanty. Il fallait bien qu’elle prît son parti de ne plus avoir d’autre idée dans sa vie.

Elle connaissait pourtant quelqu’un qui en avait à revendre. Il vous en donnait sans même s’en apercevoir, contre l’amour, contre la vérité, et contre lui-même. Et, impatiemment, elle se mit à attendre Ourtic.

Il rentra bientôt. Il sortait tous les matins pour respirer frais et pour causer. Il tenait absolument à connaître toutes les nouvelles, le premier. Manière de vieillir. A quelque instant qu’il mourût, il serait à la page.

Et, lorsqu’il n’existait pas de nouvelles à apprendre, il se faisait dire des secrets plus anciens, des histoires de filiation, de bâtardises, de testaments et de faillites. Il savait dans quels lits les Maures avaient couché en 732 et les Anglais en 1815. Il connaissait des descendants d’Alaric et de Gaston Phébus. Il avait ses idées sur l’hérédité. Aujourd’hui, il savait que Pascal avait tiré le fils de Maïténa d’une mare. Il savait qu’Omer Jouanou en voulait mortellement à son frère des droits ainsi acquis sur Maï. Ils s’étaient battus devant lui.

Il apprit cela à la jeune femme.

— Ce n’est pas très étonnant, ajouta-t-il. Omer est un sentimental. Et Pascal lui en fait bien voir. Partout, il arrive avant lui. Il devrait bien en laisser à son cadet ! Enfin, ça n’arrange pas les affaires de cette famille ! J’ai vu les yeux qu’Omer faisait à Pascal !

Maïténa réfléchissait aux paroles du vieux. Réfléchir sans penser est digne d’estime. C’est déjà de la persévérance. Et, pendant qu’on réfléchit ainsi, tant d’événements peuvent arriver. Un pauvre coq peut tuer un coq. Un frère peut tuer un frère. Et il peut arriver aussi que personne ne veuille plus la mort de personne.

Maïténa était devant sa cheminée où brûlait un grand feu. Les flammes flottaient comme des voiles de corsaires. Mais la jeune femme les comparait à un essaim d’abeilles filant dans l’axe d’un rayon de soleil. Vol nuptial. Le mâle le plus robuste rejoint la reine, s’accroche à elle. La reine jouit glorieusement. Son favori éclate de bonheur. Ses entrailles s’éparpillent dans les airs. Il y a des cymbales et des grelots. La suite de la reine bourdonne. Apothéose.

Dans l’axe de la broche un poulet rôtissant était blond comme un rayon de soleil. Maïténa l’observait glorieusement. Sa tête et le feu bourdonnaient.

XXIII