Je vais faisant un cri non entendu
Entre les fleurs du sang amoureux nées,
Pâle dessous l’arbre pâle étendu.
Joachim du Bellay (Olive)
Les ventres lourds des bœufs rouges prenaient tout le chemin. Ils se balançaient à gauche et à droite nonchalamment, arrachaient l’un après l’autre leurs seize fers de la boue argileuse avec un bruit de lèvres qui se détachent, et marchaient droit quand même à une bonne vitesse, satisfaits de la confiance de leur bouvier témoignée par l’aiguillon posé sur la peau de mouton de leur joug.
Ils étaient de cette race qu’on ne trouve plus que dans le « fin fond du Béarn », comme on appelle sur les rives de l’Adour la région où demeure Maïténa Otéguy. La race gasconne, blanche auréolée, pénètre dans la patrie d’Henri IV par le nord ; la race bazadaise, race nègre, souveraine des Landes, y entre par l’ouest. Les bœufs béarnais vifs et fins disparaissent étouffés par cette invasion étrangère.
Le pas des deux bœufs rouges scandait les idées de Pascal qui marchait derrière eux.
Il aimait Maïténa. L’amour tel que l’entendent les poètes est rare chez les paysans. Aussi, celui-ci ne trouvait-il pas en lui les points de repère assignés par la tradition des villes pour en arriver à s’avouer : « je l’aime », et non pas : « je la veux ».
Il était triste parce qu’il convient d’être triste quand on aime. On s’abandonne, mais on n’a pas confiance.
— Est-ce pour elle que j’ai tué le Virgile ?
Et, le cœur serré comme s’il l’eût eu entre les dents, il répétait avec férocité :
— Non ! Oh ! non.
Les bœufs rouges remuaient mélancoliquement leurs clochettes dans le chemin creux. Les voies de cette sorte sont nombreuses en Béarn. Elles sont les plus anciennes : leur origine passe pour gaëlique. Les béarnais qui méprisent leurs chemins de fer conservent avec piété — et même sans les profaner par des empierrements — leurs chemins creux et leurs « poudges » romaines.