Il s’arrêta bientôt. Il n’avait plus le goût d’extérioriser sa mélancolie, d’y faire participer le Béarn, même le Béarn dépouillé d’habitants.
Il était ému. Il avait rencontré, tout à l’heure, en traversant la rue du bourg, un spectacle tragique qui lui donnait une grande frayeur du spectacle qu’il pouvait offrir.
D’abord, un groupe de femmes en capulet bavardantes et souriantes s’était rangé près du fossé pour les laisser passer, lui et ses bœufs ; puis, à un coude de la route, imprévus, trois êtres noirs tenant toute la largeur du chemin.
Une jeune fille qu’il avait peut-être vu naître et qui lui était actuellement tout à fait inconnue, tellement le chagrin est anonyme, s’avançait, soutenue aux bras par deux matrones robustes comme des religieuses. Sa robe et ses cheveux étaient mouillés de larmes. Elle avait aussi une figure. Ah ! l’intensité de vie de la douleur. Elle saigne. Elle pleure. Elle provoque l’amour. On recueille l’amour. On panse les plaies d’où sortent les larmes. Il n’y a pas de souffrance sans amour, sous le signe des hommes sains.
Qu’elle fût orpheline, veuve ou petite mère en deuil, Pascal, profondément secoué, réfléchissait encore à ce qu’il pourrait faire pour qu’elle ne pleurât plus.
« J’irai chez elle. Elle sera toute seule. Je lui dirai tout de suite que je l’aime. Et je l’épouserai ».
Il ne pensait plus, dans la naïveté de son cœur, qu’il était déjà marié à Ambrosine et qu’il aimait Maïténa.
Il songeait cependant :
« Maï n’a pas été malheureuse comme ça, quand elle perdit le Virgile, puisqu’elle pouvait se consoler avec moi. »
A ce moment-là, il s’arrêta automatiquement. Ses bœufs s’arrêtaient. Le bouvier fait partie de son attelage, mais il n’en est pas forcément l’âme. Les bêtes plongeaient ensemble leurs museaux dans une source au bord du chemin. Elles ne se pressaient pas. Elles savaient qu’elles avaient le temps. Et c’est en les considérant que le jeune homme sentit qu’on parlait au-dessus de lui.