— Il le soupçonnait donc que vous saviez ?
— Il m’avait vu passer avec la hache.
Elle se leva pour ne pas s’évanouir. Son cœur était serré comme s’il allait lui remonter à la bouche. Elle fut étonnée d’entendre, cependant, sortir de soi une voix naturelle :
— Vous allez boire un coup avant de vous en aller.
Il ne refusa pas. Et puis, elle l’accompagna jusqu’à la porte.
— Il fallait que je te dise tout ça un jour. Au bout de dix ans, ça ne peut plus faire de peine. Moi, je suis soulagé ! Ma conscience, tu comprends, pauvre ! Ah ! quel beau pailler ! Que tout est en ordre, partout ! Je viendrai te payer, ces jours-ci, la semence que je te dois.
Il parlait plus fort à mesure qu’il s’éloignait ; sa voix dissolvait le silence comme un acide.
Maïténa Otéguy avait traversé sa cour ; et, sur la barrière qui donnait sur le chemin, elle s’arrêta pour rêver. La tempête cessait. On l’entendait encore au loin faiblement, comme si elle eût été la respiration et les vagissements de la campagne nouvelle-née. Après sa violence, la nature avait une faiblesse émouvante. L’homme pouvait se camper en dominateur. Les branches d’arbres pleuraient. Une haie renversée humiliait un champ. Des flaques éclairaient le chemin d’un éclat pitoyable. Des rigoles éperdues filaient dans une multitude de frémissements. Et, là-haut, la lune, gros clou d’argent, attachait de la clarté dans le ciel.
A sa droite, Maï voyait s’ouvrir l’unique rue du bourg, tortueuse, gravée de pavés par plaques, grimpant mollement vers le clocher, et soutenue dans son ascension par le dos courbaturé des maisons.
Quoiqu’elle n’eût pas l’esprit romanesque et qu’elle ne lût jamais, la jeune femme sentait très bien qu’elle entrait dans le roman de sa vie.