Grâce au gave, la chanson prenait une sonorité allègre qu’elle ne contenait pas lorsque les bouviers la psalmodiaient en labourant le flanc des collines. Elle coulait le long de la rivière, et sa résonnance ne dépassait pas la berge. La berge était une frontière. Là-bas, la route sèche et plate comme une dévote acariâtre, fumant et grinçant au passage d’automobiles qui couraient vers les Pyrénées, représentait l’étranger ; ici, l’eau vive et molle, les sons béarnais, cet homme bien caché, résumaient le pays.
Lorsque Maïténa, cherchant un troupeau de jeunes canards qui avait quitté furtivement sa basse-cour, troua le mur vert qui séparait le gave du reste du monde, elle ne fut pas étonnée de voir là Pascal. La vie de celui-ci était beaucoup moins considérable que celle de la rivière, des arbres et du ciel. Elle n’attirait pas invinciblement le regard, mais elle s’agrégeait à la rivière qu’elle rendait moins nue, moins tremblante et moins fugitive.
Elle s’assit au bord du gave. Ses petites sandales se balancèrent si près de l’eau qu’elles la firent frissonner. Elle s’adossa aux arbres ; et elle oublia ses recherches.
On s’asseoit ainsi aux moments les plus importants de la vie. Maïténa, qui restait toute la journée debout, ne réfléchit pas à l’acte inouï qu’elle accomplit en s’asseyant. Son contact avec les branches, l’herbe et les feuilles, lui faisait un plaisir obscur. Elle avait besoin que sa vie si active participât un instant de la vie végétale.
Et, le sang calmé, elle réfléchissait lentement.
Ce n’était pas le corps mais l’âme de Pascal qui se trouvait à nu devant elle. Jamais elle n’avait aperçu une âme dans ce simple appareil. Et elle s’étonnait que celle-ci se présentât à elle avec cette franchise, et qu’en un mot elle fût si pure.
Rien ne la choquait en Pascal qu’elle voyait en entier, lui et son cœur, à travers deux mètres de libre atmosphère et d’eau diaphane ; rien, sauf une cicatrice blanche qui fendait son front horizontalement, souvenir d’enfance, une bouteille que sa mère lui avait brisée sur la tête après en avoir bu le contenu.
— Tu es guéri de ta brûlure ?
Elle songeait à la blessure au pied soignée trois mois avant. Il crut qu’elle faisait allusion à l’incendie, — idée injuste car elle ne le soupçonnait point de ce crime — . Il n’avait rien à avouer puisqu’il était tout nu, et ne répondit pas.
L’état dans lequel elle le trouvait ne lui nuisait pas dans l’esprit de la veuve. Il s’en rendait compte simplement. Dès qu’il l’avait aperçue à travers les branches écartées, il s’était tu comme s’il eût risqué d’être vêtu par sa chanson.