Il méprisait ce que les hommes peuvent faire pour changer les « façons » de la nature. Deux formes seulement lui semblaient disputer l’empire du Béarn aux ténèbres : d’abord, le corps anguleux et phosphorescent des Pyrénées suspendu en l’air ; ensuite, une longue vapeur sinueuse, blanche et plate comme une route estivale, qui coupait l’espace en deux, la partie de lui-même que le gave avait envoyée à la hauteur de ses peupliers pour se mirer.

— Le temps va changer, estima-t-il.

Pendant qu’il contemplait, ses nerfs furent saisis, soudain, par une brusque sensation de fraîcheur qu’il considéra comme le rappel d’une obligation qu’il oubliait en soi. La nuit était chaude.

Il regarda complaisamment l’âne qu’il était venu pour tuer. Un bon coup de hache au jarret. La jambe tranchée nette. Il devait avoir un beau sang rouge et reconstituant comme tous les ânes.

— Tu es plus beau que ton maître, remarqua-t-il pour donner plus de valeur à sa vengeance.

Il avait le droit de le tuer. La chair d’un animal est le prolongement de celle de son propriétaire. Les gens qui ne possèdent que des briques et du ciment ne savent pas tout le corps et toute l’âme dont ils se privent.

Cette bête-ci pacageait en regardant Ourtic avec un petit rire bergsonien. Le vieillard ne put s’empêcher d’admirer son ouvrage. L’herbe était tondue avec autant de régularité et d’agrément qu’un tapis de Turquie. Il la laissait aussi rêche que sa propre pelure.

Cette pelure d’âne donnait une idée de confort solide, de pensées sérieuses, sous un bon toit, une bonne lampe, et dans une belle barbe.

Son appréciateur se décida à le laisser vivre et à employer autrement sa visite.

Il attendait de soi un acte retentissant.