Elle l’engagea ensuite à s’asseoir, non par pitié mais par besoin de lui.
Malgré tout ce qu’il avait fait pour s’éloigner d’elle et l’éloigner, il se sentait attiré, aspiré, par son ennemie. Une force abominable le mettait sans cesse entre ses griffes.
— Tu vas boire un coup, fit-elle en allant au placard des bouteilles et des verres.
— La vie est difficile, répétait-il d’un air pénétré.
Ces mots lui venaient naturellement aux lèvres ; mais, sans s’en apercevoir, il ne leur donnait pas du tout le même sens que les paysans durant les périodes de misère.
Pendant dix ans, depuis la mort de Virgile Prébosc jusqu’au commencement de cette année, Pascal avait eu une existence remarquablement simple. Il avait subi patiemment une femme acariâtre, un beau-père autoritaire et vingt mois de tranchées. Autour de son cœur, s’était formée une enveloppe de protection semblable aux doubles écorces spongieuses qu’acquièrent pour vivre et pour porter des fruits certaines espèces de vignes attaquées par le phylloxéra.
Il supportait les vexations comme une pénitence. Cette pénitence ne lui donnait aucune fièvre, ne le blessait pas, mais l’isolait. A l’aise, il pouvait rêver. Seulement, le rêve est dangereux pour un prisonnier. Après l’avoir amené à l’extérieur de sa geôle, il peut lui suggérer les moyens de s’en évader réellement. Le captif saute le mur. Il ne fait pas un bond suffisant. Il est abattu par le factionnaire.
Pourquoi remarqua-t-il, un jour, ce que lui disait Ambrosine ?
« Nous ne gagnons rien, ici. Le vieux dure. Nous pouvons prendre la métairie des Riaulets qui est libre pour la Toussaint. Nous y vivrons dessus largement, et nous reviendrons vite ici, maîtres. Le médecin a défendu au père de se faire du mauvais sang. Il ne trouvera pas d’ouvrier pour te remplacer, puisqu’il n’y en a aucun. Et il se fera du mauvais sang. »
Il avait déjà entendu des propositions pareilles de la part de sa femme qu’Ourtic ne ménageait pas souvent. Pourtant, cette proposition lui sembla la première, et il fut décidé.