— Que dirais-tu si je quittais le pays ?
Il n’essayait donc plus de la chasser du Béarn. Il était prêt lui-même à la fuir.
Elle ne s’enorgueillit point de cette victoire. Son corps et son esprit furent, cette fois, d’accord. Il ne fallait pas que cet homme qu’elle mènerait soit à la tombe, soit au lit nuptial, se dérobât. S’il était parti, elle l’aurait suivi comme une chienne.
— Tu n’as pas le droit d’abandonner le clocher et tes champs ! Les champs, ce sont eux qui t’ont forcé à te servir de tes doigts et de tes jambes ! Et on dit que la petite cloche a été baptisée la veille de ta naissance et que tu es le premier qu’elle ait sonné. Combien de journaux as-tu défrichés ? Combien de bœufs as-tu dressés ? — Non tu ne peux pas aller donner ton travail ailleurs !
Elle avait déjà employé les mêmes arguments pour d’autres jeunes gens, et celui-ci devait bien en comprendre la banalité. Elle ne voulait pourtant pas lui ordonner de rester à cause d’elle ! Il écoutait passionnément, car il discernait comme sa voix sonnait faux. Jamais il ne l’avait entendue parler ainsi. Il ne concevait Maïténa que franche et naturelle.
Puisqu’il lui fallait une explication extraordinaire de cet artifice, il crut d’abord qu’elle lui pardonnait tout. Mais ce n’était pas une raison assez formidable pour une transformation de Maïténa.
Il en restait abruti, stupide, grâce à quoi il fut éclairé. Les yeux de la jeune femme, d’ailleurs, ne se défendaient point. Elle le désirait.
Lui, le meurtrier, ne pouvait faire le moraliste et trouver cette attraction monstrueuse. Il ne réfléchissait pas et ne pouvait la trouver effrayante. Mais une joie prodigieuse bouleversait son cœur, le liquéfiait, en faisait une source de volupté. Il ne se sentait plus vivre ; et ses artères battaient à tout rompre. Son moi se fondait. Ses atomes allaient rejoindre les atomes épars pour les faire participer à son bonheur. Il se donnait au monde. Et, en même temps, Pascal, nom, corps, postérité, se magnifiait, s’amplifiait, devenait une raison, un but, une dignité.
Il n’avait jamais vu Maïténa ni la Vierge Marie. Quelle merveille ! Ses lèvres étaient du sang rouge, frais et chaud, et la plus nourrissante des nourritures. Ses yeux n’avaient pas de couleur ; ils étaient de chair et non plus d’âme. Ne méritait-elle pas, cette femme, qu’on fût honnête et généreux, et qu’on se pardonnât même le crime commis par soi ?
« Puisqu’il paraît que j’ai tué, pourquoi n’est-ce pas pour elle ? »