Elle voyait tellement bien son corps épanoui en vue de l’amour, en vue de Pascal ; elle le voyait tellement bien avec son esprit qui était un étranger, qu’elle ne pouvait concevoir que les autres étrangers n’eussent autant de perspicacité.
« M’aime-t-il toujours ? » se demanda-t-elle, quelque temps après, un soir, en pensant à Virgile. Elle reporta automatiquement cette question sur le mandataire de son mari. N’était-ce pas lui qui avait fait naître la question ? Elle jeta un coup d’œil sur Jeanty. Après quoi, elle se répondit affirmativement.
Maïténa, jusqu’à présent, ne remarquait pas que le jeune homme lui faisait discrètement mais passionnément la cour.
Au printemps dernier, elle n’était pas si bonne observatrice. Les raisins qu’on venait de cueillir, les comportes promenées comme des vases de parfums à travers la campagne, saturaient le sang et l’air de ferments capables d’activer l’esprit de Maï. Et puis, n’avait-elle pas entendu involontairement, au sujet de l’amour de Jeanty pour elle, dans ces endroits dangereux pour les confidences que sont les vignes à hauts tuteurs, des paroles restées obscures jusqu’ici en un coin de sa mémoire ?
Il lui faisait la cour sans lui adresser la parole. Un jour, pourtant, il eut l’idée de mettre en valeur devant elle ses talents. La providence le conduisait à l’aveugle. L’événement prouva qu’elle lui voulait du bien.
— Madame Prébosc ! appela-t-il à travers la table. — Il était le seul à la nommer ainsi. Les gens du pays lui donnaient toujours son nom de jeune fille. — Madame Prébosc ! puisqu’on a fini la récolte, pourquoi ne pas travailler un peu, le soir, à la veillée ?
— Parbleu ! Il veut te faire de l’accordéon ! lança un valet à la gouge.
La maîtresse de maison ne répondit pas, quoiqu’elle fût indignée de l’apostrophe du valet. Elle était tellement émue par les yeux de celui à qui elle avait accordé son âme une fois pour toutes qu’elle ne pouvait en ce moment ouvrir devant eux ses lèvres qui résumaient tout son désir monstrueux, des lèvres possédées par le meurtrier. Ourtic la tira d’embarras.
— Voilà une bonne idée, jeune homme ! Tu nous aideras à dépouiller le maïs !
Et, le soir de ce jour, comme Ourtic était allé faire une tournée chez les voisins, et même assez loin dans le village, une quinzaine de personnes munies de picots se réunissaient dans la grange autour du tas d’épis. On avait refoulé dans une partie de la borde le troupeau qui ajoutait une animation obscure au dépouillage, et dont la compagnie encourageait les hommes timides.