» Elle pleure, elle gémit, elle soupire ; elle prend dans ses bras tremblants le corps glacé de Loïs ; elle veut le ranimer contre son cœur : mais le cœur de la mère ne peut plus réchauffer le corps du fils, et le corps du fils glace déjà le cœur de la mère : elle est près de mourir. Le druide, monté sur un roc voisin, s’applaudit de sa vengeance.

» Les dieux ne viennent pas toujours à la voix des malheureux ; mais aux cris d’une mère affligée, Cérès apparut. Loïs, dit-elle, sois la plus belle fleur des Gaules. Aussitôt les joues pâles de Loïs se développent en calice plus blanc que la neige ; ses cheveux blonds se changent en filets d’or. Une odeur suave s’en exhale. Sa taille légère s’élève vers le ciel ; mais sa tête se penche encore sur les bords du fleuve qu’il a chéri. Loïs devient lis.

» Le prêtre de Pluton voit ce prodige, et n’en est point touché. Il lève vers les dieux supérieurs un visage et des yeux irrités. Il blasphème, il menace Cérès ; il allait porter sur elle une main impie, lorsqu’elle lui cria : « Tyran cruel et dur, demeure ! »

» A la voix de la déesse, il reste immobile. Mais le roc ému s’entr’ouvre ; les jambes du druide s’y enfoncent ; son visage barbu et enflammé de colère se dresse vers le ciel en pinceau de pourpre ; et les vêtements qui couvraient ses bras meurtriers se hérissent d’épines. Le druide devient chardon.

« Toi, dit la déesse des blés, qui voulais nourrir les hommes comme les bêtes, deviens toi-même la pâture des animaux. Sois l’ennemi des moissons après ta mort, comme tu le fus pendant ta vie. Pour toi, belle fleur de Loïs, sois l’ornement de la Seine ; et que dans la main de ses rois, ta fleur victorieuse l’emporte un jour sur le gui des druides. »

» Braves suivants de Carnut, venez habiter ma ville. La fleur de Loïs parfume mes jardins ; de jeunes filles chantent jour et nuit son aventure dans mes champs. Chacun s’y livre à un travail facile et gai ; et mes greniers, aimés de Cérès, rompent sous l’abondance des blés. »

A peine Bardus avait fini de chanter, que les guerriers du Nord, qui mouraient de faim, abandonnèrent le fils de Tendal, et se firent habitants de Lutétia.

« Oh ! me disait souvent ce bon roi, que n’ai-je ici quelque fameux chantre de la Grèce ou de l’Égypte, pour policer l’esprit de mes sujets ! Rien n’adoucit le cœur des hommes comme de beaux chants. Quand on sait faire des vers et de belles fictions, on n’a pas besoin de sceptre pour régner. »

Il me mena voir, avec Céphas, le lieu où il avait fait planter les arbres et les graines réchappés de notre naufrage. C’était sur les flancs d’une colline exposée au midi. Je fus pénétré de joie quand je vis les arbres que nous avions apportés, pleins de suc et de vigueur. Je reconnus d’abord l’arbre aux coins de Crète, à ses fruits cotonneux et odorants ; le noyer de Jupiter, d’un vert lustré ; l’avelinier, le figuier, le peuplier, le poirier du mont Ida avec ses fruits en pyramide : tous ces arbres venaient de l’île de Crète. Il y avait encore des vignes de Thasos, et de jeunes châtaigniers de l’île de Sardaigne. Je voyais un grand pays dans un petit jardin. Il y avait, parmi ces végétaux, quelques plantes qui étaient mes compatriotes, entre autres le chanvre et le lin. C’étaient celles qui plaisaient le plus au roi, à cause de leur utilité. Il avait admiré les toiles qu’on en faisait en Égypte, plus durables et plus souples que les peaux dont s’habillaient la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir à arroser lui-même ces plantes, et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre, d’un beau vert, portait toutes ses têtes égales à la hauteur d’un homme ; et le lin en fleurs couvrait la terre d’un nuage d’azur.

Pendant que nous nous livrions, Céphas et moi, au plaisir d’avoir fait du bien, nous apprîmes que les Bretons, fiers de leurs derniers succès, non contents de disputer aux Gaulois l’empire de la mer qui les sépare, se préparaient à les attaquer par terre, et à remonter la Seine, afin de porter le fer et le feu jusqu’au milieu de leur pays. Ils étaient partis, dans un nombre prodigieux de barques, d’un promontoire de leur île, qui n’est séparé du continent que par un petit détroit. Ils côtoyaient le rivage des Gaules, et ils étaient près d’entrer dans la Seine, dont ils savent franchir les dangers en se mettant dans des anses à l’abri des fureurs de Neptune. L’invasion des Bretons fut sue dans toutes les Gaules, au moment où ils commencèrent à l’exécuter ; car les Gaulois allument des feux sur les montagnes, et, par le nombre de ces feux et l’épaisseur de leur fumée, ils donnent des avis qui volent plus promptement que les oiseaux.