A la nouvelle du départ des Bretons, les troupes confédérées des Gaules se mirent en route, pour défendre l’embouchure de la Seine. Elles marchaient sous les enseignes de leurs chefs : c’étaient des peaux de loup, d’ours, de vautour, d’aigle, ou de quelque autre animal malfaisant, suspendues au bout d’une gaule. Celle du roi Bardus et de son île était la figure d’un vaisseau, symbole du commerce. Céphas et moi, nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours, toutes les troupes gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer.

Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fut d’y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de débarquer : ce qui était d’une facile exécution, attendu que nous étions en grand nombre, et que la forêt était voisine. Le deuxième, fut de les combattre au moment où ils débarqueraient. Le troisième, de ne pas exposer les troupes à découvert à la descente des ennemis, mais de les attaquer lorsqu’ayant mis pied à terre, ils s’engageraient dans les bois et les vallées. Aucun de ces avis ne fut suivi, car la discorde était parmi les chefs des Gaulois. Tous voulaient commander, et aucun d’eux n’était disposé à obéir. Pendant qu’ils délibéraient, l’ennemi parut, et il débarqua au moment où ils se mettaient en ordre.

Nous étions perdus sans Céphas. Avant l’arrivée des Bretons, il avait conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe, composée des habitants de Lutétia, et de se mettre en embuscade avec la meilleure partie dans les bois qui couvraient le revers de la montagne d’Héva ; tandis que lui, Céphas, combattrait les ennemis avec l’autre partie jointe au reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher de sa division les jeunes gens qui brûlaient, comme moi, d’en venir aux mains, et de m’en donner le commandement.

« Je ne crains point les dangers, lui disais-je. J’ai passé par toutes les épreuves que les prêtres de Thèbes font subir aux initiés, et je n’ai point eu peur. »

Céphas balança quelques moments. Enfin, il me confia les jeunes gens de sa troupe, en leur recommandant, ainsi qu’à moi, de ne pas s’écarter de sa division.

L’ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue, beaucoup de Gaulois s’avancèrent vers lui, en jetant de grands cris ; mais, comme ils l’attaquaient par petites troupes, ils en furent aisément repoussés ; et il aurait été impossible d’en rallier un seul, s’ils n’étaient venus se remettre en ordre derrière nous. Nous aperçûmes bientôt les Bretons qui marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais s’ébranlèrent alors, et nous marchâmes aux Bretons sans nous embarrasser si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du trait, nous vîmes que les ennemis ne formaient qu’une seule colonne, longue, grosse et épaisse, qui s’avançait vers nous à petits pas, tandis que leurs barques se hâtaient d’entrer dans le fleuve, pour nous prendre à revers. Je l’avoue, je fus ébranlé à la vue de cette multitude de barbares demi-nus, peints de rouge et de bleu, qui marchaient en silence dans le plus grand ordre. Mais lorsqu’il sortit tout-à-coup de cette colonne silencieuse des nuées de dards, de flèches, de cailloux et de balles de plomb, qui renversèrent plusieurs d’entre nous en les perçant de part en part, alors mes compagnons prirent la fuite. J’allais oublier moi-même que j’avais l’exemple à leur donner, lorsque je vis Céphas à mes côtés ; il était suivi de toute l’armée.

« Invoquons Hercule, me dit-il, et chargeons. »

La présence de mon ami me rendit tout mon courage. Je restai à mon poste, et nous chargeâmes, les piques baissées. Le premier ennemi que je rencontrai, fut un habitant des îles Hébrides. Il était d’une taille gigantesque. L’aspect de ses armes inspirait l’horreur ; ses épaules et sa tête étaient couvertes d’une peau de raie épineuse ; il portait au cou un collier de mâchoires d’hommes, et il avait pour lance le tronc d’un jeune sapin, armé d’une dent de baleine.

« Que demandes-tu à Hercule ? me dit-il. Le voici qui vient à toi. »

En même temps, il me porta un coup de son énorme lance avec tant de furie, que, si elle m’eût atteint, elle m’eût cloué à terre, où elle entra bien avant. Pendant qu’il s’efforçait de la ramener à lui, je lui perçai la gorge de l’épieu dont j’étais armé : il en sortit aussitôt un jet de sang noir et épais ; et ce Breton tomba en mordant la terre, et en blasphémant les dieux.