Cependant, nos troupes réunies en un seul corps étaient aux prises avec la colonne des ennemis. Les massues frappaient les massues, les boucliers poussaient les boucliers, les lances se croisaient avec les lances. Ainsi deux fiers taureaux se disputent l’empire des prairies : leurs cornes sont entrelacées ; leurs fronts se heurtent ; ils se repoussent en mugissant ; et soit qu’ils reculent ou qu’ils avancent, ces deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions corps à corps. Cependant, cette colonne, qui nous surpassait en nombre, nous accablait de son poids, lorsque le roi Bardus vint la charger en queue, à la tête de ses soldats qui jetaient de grands cris. Aussitôt une terreur panique saisit ces barbares, qui avaient cru nous envelopper et qui l’étaient eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs rangs, et s’enfuirent vers les bords de la mer, pour regagner leurs barques qui étaient loin de là. On en fit alors un grand massacre, et l’on en prit beaucoup de prisonniers.

Après la bataille, je dis à Céphas :

« Les Gaulois doivent la victoire au conseil que vous avez donné au roi ; pour moi, je vous dois l’honneur. J’avais demandé un poste que je ne connaissais pas. Il fallait y donner l’exemple, et j’en étais incapable, lorsque votre présence m’a rassuré. Je croyais que les initiations de l’Égypte m’avaient fortifié contre tous les dangers ; mais il est aisé d’être brave dans un péril dont on est sûr de sortir. »

Céphas me répondit :

« O Amasis ! il y a plus de force à avouer ses fautes, qu’il n’y a de faiblesse à les commettre. C’est Hercule qui nous a donné la victoire ; mais après lui, c’est la surprise qui a ôté le courage à nos ennemis, et qui avait ébranlé le vôtre. La valeur militaire s’apprend par l’exercice, comme toutes les autres vertus. Nous devons en tout temps nous méfier de nous-mêmes. En vain nous nous appuyons sur notre expérience ; nous ne devons compter que sur le secours des dieux. Pendant que nous nous cuirassons d’un côté, la fortune nous frappe de l’autre. La seule confiance dans les dieux couvre un homme tout entier. »

On consacra à Hercule une partie des dépouilles des Bretons. Les druides voulaient qu’on brûlât les ennemis prisonniers, parce que ceux-ci en usent de même à l’égard des Gaulois qu’ils ont pris dans les batailles. Mais je me présentai dans l’assemblée des Gaulois, et je leur dis :

« O peuples ! vous voyez par mon exemple si les dieux approuvent les sacrifices humains. Ils ont remis la victoire dans vos mains généreuses : les souillerez-vous dans le sang des malheureux ? N’y a-t-il pas eu assez de sang de versé dans la fureur du combat ? En répandrez-vous maintenant sans colère et dans la joie du triomphe ? Vos ennemis immolent leurs prisonniers : surpassez-les en générosité, comme vous les surpassez en courage. »

Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Ils décidèrent que les prisonniers de guerre seraient désormais réduits à l’esclavage.

Je fus donc cause qu’on abolit la loi qui les condamnait au feu. C’était aussi à mon occasion qu’on avait abrogé la coutume de sacrifier des innocents à Mars, et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi, je fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules ; une fois par mes succès, et deux fois par mes malheurs : tant il est vrai que les dieux tirent le bien du mal quand il leur plaît !

Nous revînmes à Lutétia, comblés par les peuples d’honneurs et d’applaudissements. Le premier soin du roi, à son arrivée, fut de nous mener voir son jardin. La plupart de nos arbres étaient en rapport. Il admira d’abord comment la nature avait préservé leurs fruits de l’attaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de cuir, et d’une coque épineuse. La noix tendre était protégée par une dure coquille et par un brou amer. Les fruits nous étaient défendus avant leur maturité, par leur âpreté, leur acidité ou leur verdeur. Ceux qui étaient mûrs invitaient à les cueillir. Les abricots dorés, les pêches veloutées et les coins cotonneux, exhalaient les plus doux parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets, saupoudrés de poudre blanche. Les grappes, déjà vermeilles, pendaient à la vigne ; et sur les larges feuilles du figuier, la figue entr’ouverte laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal.