« On voit bien, dit le roi, que ces fruits sont des présents des dieux. Ils ne sont pas, comme les semences des arbres de nos forêts, à une hauteur où l’on ne puisse atteindre. Ils sont à la portée de la main. Leurs riantes couleurs appellent les yeux, leurs doux parfums l’odorat, et ils semblent formés pour la bouche par leur forme et leur rondeur. »
Mais quand ce bon roi en eut savouré le goût :
« O vrai présent de Jupiter ! dit-il ; aucun mets préparé par la main de l’homme ne leur est comparable : ils surpassent en douceur le miel et la crême. O mes chers amis, mes respectables hôtes ! vous m’avez donné plus que mon royaume : vous avez apporté dans les Gaules sauvages une portion de la délicieuse Égypte. Je préfère un seul de ces arbres à toutes les mines d’étain qui rendent les Bretons si riches et si fiers. »
Il fit appeler les principaux habitants de la cité, et il voulut que chacun d’eux goûtât de ces fruits merveilleux. Il leur recommanda d’en conserver précieusement les semences, et de les mettre en terre dans leur saison. A la joie de ce bon roi et de son peuple, je sentis que le plus grand plaisir de l’homme était de faire du bien à ses semblables.
Céphas me dit :
« Il est temps de montrer à mes compatriotes l’usage des arts de l’Égypte. J’ai sauvé du vaisseau naufragé la plupart de nos machines ; mais jusqu’ici elles sont restées inutiles, sans que j’osasse même les regarder, car elles me rappelaient trop vivement le souvenir de notre perte. Voici le moment de nous en servir. Ces froments sont mûrs ; cette chenevière et ces lins ne tarderont pas à l’être. »
Quand on eut recueilli ces plantes, nous apprîmes au roi et à son peuple l’usage des moulins pour réduire le blé en farine, et les divers apprêts qu’on donne à la pâte pour en faire du pain. Avant notre arrivée, les Gaulois mondaient le blé, l’avoine et l’orge, de leurs écorces, en les battant avec des pilons de bois dans des troncs d’arbres creusés, et ils se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous leur montrâmes ensuite à faire rouir le chanvre dans l’eau, pour le séparer de son chaume, à le sécher, à le briser, à le teiller, à le peigner, à le filer, et à tordre ensemble plusieurs de ces fils pour en faire des cordes. Nous leur fîmes voir comme ces cordes, par leur force et leur souplesse, deviennent propres à être les nerfs de toutes les machines. Nous leur enseignâmes à tendre les fils du lin sur des métiers, pour en faire de la toile au moyen de la navette ; et comment ces doux travaux font passer aux jeunes filles les longues nuits de l’hiver dans l’innocence et dans la joie.
Nous leur apprîmes l’usage de la tarière, de l’herminette, du rabot et de la scie, inventée par l’ingénieux Dédale ; comment ces outils donnent à l’homme de nouvelles mains, et façonnent à son usage une multitude d’arbres dont les bois se perdent dans les forêts. Nous leur enseignâmes à tirer de leurs troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs, propres à exprimer le jus d’une infinité de fruits, et à extraire des huiles des plus durs noyaux. Ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin de nos vignes ; mais nous leur donnâmes un grand désir d’en multiplier les ceps, non-seulement par l’excellence de leurs fruits, mais en leur faisant goûter des vins de Crète et de l’île de Thasos, que nous avions sauvés dans des urnes.
Après leur avoir montré l’usage d’une infinité de biens que la nature a placés sur la terre à la vue de l’homme, nous leur apprîmes à découvrir ceux qu’elle a mis sous ses pieds : comment on peut trouver de l’eau dans les lieux les plus éloignés des fleuves, au moyen des puits inventés par Danaüs ; de quelle manière on découvre les métaux ensevelis dans le sein de la terre ; comment, après les avoir fait fondre en lingots, on les forge sur l’enclume, pour les diviser en tables et en lames ; comment, par des travaux plus faciles, l’argile se façonne, sur la roue du potier, en figures et en vases de toutes les formes. Nous les surprîmes bien davantage en leur montrant des bouteilles de verre, faites avec du sable et des cailloux. Ils étaient ravis d’étonnement de voir la liqueur qu’elles renfermaient se manifester à la vue, et échapper à la main.
Mais quand nous leur lûmes les livres de Mercure Trismégiste, qui traitent des arts libéraux et des sciences naturelles, ce fut alors que leur admiration n’eut plus de bornes. D’abord, ils ne pouvaient comprendre que la parole pût sortir d’un livre muet, et que les pensées des premiers Égyptiens eussent pu se transmettre jusqu’à eux sur des feuilles fragiles de papyrus. Quand ils entendirent ensuite le récit de nos découvertes, qu’ils virent les prodiges de la mécanique, qui remue avec de petits leviers les plus lourds fardeaux, et ceux de la géométrie, qui mesure des distances inaccessibles, ils étaient hors d’eux-mêmes. Les merveilles de la chimie et de la magie, les divers phénomènes de la physique, les faisaient passer de ravissement en ravissement. Mais lorsque nous leur eûmes prédit une éclipse de lune, qu’ils regardaient avant notre arrivée comme une défaillance accidentelle de cette planète, et qu’ils virent, au moment que nous leur indiquâmes, l’astre de la nuit s’obscurcir dans un ciel serein, ils tombèrent à nos pieds en disant :