« Certainement, vous êtes dieux ! »
Omfi, ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs, assistait à toutes nos instructions.
Il nous dit :
« A vos lumières et à vos bienfaits, je suis tenté de vous prendre pour quelques-uns des dieux supérieurs ; mais aux maux que vous avez soufferts, je vois que vous n’êtes que des hommes comme nous. Sans doute vous avez trouvé quelque moyen de monter dans le ciel, ou les habitants du ciel sont descendus dans l’heureuse Égypte, pour vous communiquer tant de biens et tant de lumières. Vos sciences et vos arts surpassent notre intelligence, et ne peuvent être que les effets d’un pouvoir divin. Vous êtes les enfants chéris des dieux supérieurs ; pour nous, Jupiter nous a abandonnés aux dieux infernaux. Notre pays est couvert de stériles forêts habitées par des génies malfaisants, qui sèment notre vie de discordes, de guerres civiles, de terreurs, d’ignorances et d’opinions malheureuses.
— Les dieux, lui répondit Céphas, n’ont été injustes envers aucun pays, ni à l’égard d’aucun homme. Chaque pays a des biens qui lui sont particuliers, et qui servent à entretenir la communication entre tous les peuples, par des échanges réciproques. La Gaule a des métaux que l’Égypte n’a pas ; ses forêts sont plus belles ; ses troupeaux ont plus de lait, et ses brebis plus de toison. Mais, dans quelque lieu que l’homme habite, son partage est toujours fort supérieur à celui des bêtes, parce qu’il a une raison qui se développe à proportion des obstacles qu’elle surmonte ; qu’il peut, seul des animaux, appliquer à son usage des moyens auxquels rien ne peut résister, tels que le feu. Ainsi Jupiter lui a donné l’empire sur la terre en éclairant sa raison de l’intelligence même de la nature, et en ne confiant qu’à lui l’élément qui en est le premier moteur.
Céphas parla ensuite à Omfi et aux Gaulois des récompenses réservées dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance, et des punitions destinées au vice et à la tyrannie ; de la métempsycose et des autres mystères de la religion de l’Égypte, autant qu’il est permis à un étranger de les connaître. Les Gaulois, consolés par ses discours et par nos présents, nous appelaient leurs bienfaiteurs, leurs pères, les vrais interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit :
« Je ne veux adorer que Jupiter. Puisque Jupiter aime les hommes, il doit protéger particulièrement les rois, qui sont chargés du bonheur des nations. Je veux aussi honorer Isis, qui a apporté ses bienfaits sur la terre, afin qu’elle présente au roi des dieux les vœux de mon peuple. »
En même temps, il ordonna qu’on élevât un temple à Isis, à quelque distance de la ville, au milieu de la forêt ; qu’on y plaçât sa statue, avec l’enfant Orus dans ses bras, telle que nous l’avions apportée dans le vaisseau ; qu’elle fût servie avec toutes les cérémonies de l’Égypte ; que ses prêtresses, vêtues de lin, l’honorassent nuit et jour par des chants, et par une vie pure qui approche l’homme des dieux.
Ensuite il voulut apprendre à connaître et à tracer les caractères ioniques. Il fut si frappé de l’utilité de l’écriture, que dans un transport de sa joie, il chanta ces vers :
« Voici des caractères magiques, qui peuvent évoquer les morts du sein des tombeaux. Ils nous apprendront ce que nos pères ont pensé il y a mille ans ; et dans mille ans, ils instruiront nos enfants de ce que nous pensons aujourd’hui. Il n’y a point de flèche qui aille aussi loin, ni de lance aussi forte. Ils atteindraient un homme retranché au haut d’une montagne ; ils pénètrent dans la tête malgré le casque, et traversent le cœur malgré la cuirasse. Ils calment les séditions ; ils donnent de sages conseils, ils font aimer, ils consolent, ils fortifient ; mais, si quelque homme méchant en fait usage, ils produisent un effet contraire. »