« Mon fils, me dit un jour ce bon roi, les lunes de ton pays sont-elles plus belles que les nôtres ? Te reste-t-il quelque chose à regretter en Égypte ? Tu nous as apporté ce qu’il y a de meilleur : les plantes, les arts et les sciences. L’Égypte tout entière doit être ici pour toi. Reste avec nous, tu régneras après moi sur les Gaulois. Je n’ai d’autre enfant qu’une fille unique, qui s’appelle Gotha : je te la donnerai au mariage. Crois-moi, un peuple vaut mieux qu’une famille ; et une bonne femme, qu’une patrie. Gotha demeure dans cette île là-bas, dont on aperçoit d’ici les arbres : car il convient qu’une jeune fille soit élevée loin des hommes, et surtout loin de la cour des rois. »
Le désir de faire le bonheur d’un peuple suspendit en moi l’amour de la patrie. Je consultai Céphas, qui approuva les vues du roi. Je priai donc ce prince de me faire conduire au lieu qu’habitait sa fille, afin que, suivant la coutume des Égyptiens, je pusse me rendre agréable à celle qui devait être un jour la compagne de mes peines et de mes plaisirs. Le roi chargea une vieille femme, qui venait chaque jour au palais chercher des vivres pour Gotha, de me conduire chez elle. Cette vieille me fit embarquer avec elle, dans un bateau chargé de provisions, et, nous laissant aller au cours du fleuve, nous abordâmes en peu de temps dans l’île où demeurait la fille du roi Bardus. On appelait cette île l’Ile-aux-Cygnes, parce que ces oiseaux venaient au printemps faire leurs nids dans les roseaux qui bordaient ces rivages, et qu’en tout temps ils paissaient l’anserina potentilla, qui y croît abondamment. Nous mîmes pied à terre, et nous aperçûmes la princesse assise sous des aulnes, au milieu d’une pelouse toute jaune des fleurs de l’anserina. Elle était entourée de cygnes, qu’elle appelait à elle en leur jetant des grains d’avoine. Quoiqu’elle fût à l’ombre des arbres, elle surpassait ces oiseaux en blancheur, par l’éclat de son teint, et de sa robe qui était d’hermine. Ses cheveux étaient du plus beau noir ; ils étaient ceints, ainsi que sa robe, d’un ruban rouge. Deux femmes, qui l’accompagnaient à quelque distance, vinrent au-devant de nous. L’une attacha notre bateau aux branches d’un saule ; et l’autre, me prenant par la main, me conduisit vers sa maîtresse. La jeune princesse me fit asseoir sur l’herbe, auprès d’elle ; après quoi, elle me présenta de la farine de millet bouillie, un canard rôti sur des écorces de bouleau, avec du lait de chèvre dans une corne d’élan. Elle attendit ensuite, sans me rien dire, que je m’expliquasse sur le sujet de ma visite.
Quand j’eus goûté, suivant l’usage, aux mets qu’elle m’avait offerts, je lui dis :
« O Gotha ! je désire devenir le gendre du roi votre père ; et je viens, de son consentement, savoir si ma recherche vous sera agréable. »
La fille du roi Bardus baissa les yeux et me répondit :
« O étranger ! je suis demandée en mariage par plusieurs iarles, qui font tous les jours à mon père de grands présents pour m’obtenir ; mais ils ne savent que se battre. Pour toi, je crois, si tu deviens mon époux, que tu feras mon bonheur, puisque tu fais déjà celui de mon peuple. Tu m’apprendras les arts de l’Égypte, et je deviendrai semblable à la bonne Isis de ton pays, dont on dit tant de bien dans les Gaules. »
Après avoir ainsi parlé, elle regarda mes habits, admira la finesse de leur tissu, et les fit examiner à ses femmes, qui levaient les mains au ciel de surprise. Elle ajouta ensuite :
« Quoique tu viennes d’un pays rempli de toute sorte de richesse et d’industrie, il ne faut pas croire que je manque de rien, et que je sois moi-même dépourvue d’intelligence. Mon père m’a élevée dans l’amour du travail, et il me fait vivre dans l’abondance de toutes choses. »
En même temps, elle me fit entrer dans son palais, où vingt de ses femmes étaient occupées à lui plumer des oiseaux de rivière, et à lui faire des parures et des robes de leur plumage. Elle me montra des corbeilles et des nattes de jonc très fin, qu’elle avait elle-même tissues ; des vases d’étain en quantité ; cent peaux de loup, de marte et de renard, avec vingt peaux d’ours.
« Tous ces biens, me dit-elle, t’appartiendront, si tu m’épouses, mais ce sera à condition que tu ne m’obligeras point de travailler à la terre, ni d’aller chercher les peaux des cerfs et des bœufs sauvages que tu auras tués dans les forêts ; car ce sont des usages auxquels les maris assujétissent leurs femmes dans ce pays, et qui ne me plaisent point du tout : que si tu t’ennuies un jour de vivre avec moi, tu me remettras dans cette île où tu es venu me chercher, et où mon plaisir est de nourrir des cygnes, et de chanter les louanges de la Seine, nymphe de Cérès. »