Il était inutile de parler raison à un jaloux et à un furieux. J’invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangers ; et choisissant l’épée la plus courte, mais la plus légère, quoiqu’à peine je pusse la manier, nous commençâmes un combat terrible, tandis que ses vassaux nous environnaient comme témoins, en attendant que la terre rougît du sang de leur chef ou de celui de leur hôte.
Je songeai d’abord à désarmer mon ennemi, pour épargner sa vie ; mais il ne m’en laissa pas le maître : la colère le mettait hors de lui. Le premier coup qu’il voulut me porter fit sauter un grand éclat d’un chêne voisin. J’esquivai l’atteinte de son épée en baissant la tête. Ce mouvement redoubla son insolence.
« Quand tu t’inclinerais, me dit-il, jusqu’aux enfers, tu ne saurais m’échapper. »
Alors, prenant son épée à deux mains, il se précipita sur moi avec fureur ; mais, Jupiter donnant le calme à mes sens, je parai du fort de mon épée le coup dont il voulait m’accabler, et lui en présentant la pointe, il s’en perça lui-même bien avant dans la poitrine. Deux ruisseaux de sang sortirent à la fois de sa blessure et de sa bouche ; il tomba sur le dos ; ses mains lâchèrent son épée, ses yeux se tournèrent vers le ciel, et il expira. Aussitôt ses vassaux environnèrent son corps en jetant de grands cris. Mais ils me laissèrent aller sans me faire aucun mal ; car il règne beaucoup de générosité parmi ces barbares. Je me retirai à la cité en déplorant ma victoire.
Je rendis compte à Céphas et au roi de ce qui venait de m’arriver.
Pendant que je m’entretenais avec eux, nous aperçûmes, sur le bord opposé de la Seine, le corps de Torstan. Il était tout nu, et paraissait sur l’herbe comme un morceau de neige. Ses amis et ses vassaux l’entouraient, et jetaient de temps en temps des cris affreux. Un de ses amis traversa le fleuve dans une barque, et vint dire au roi :
« Le sang se paie par le sang ; que l’Égyptien périsse ! »
Le roi ne répondit rien à cet homme ; mais quand il fut parti, il me dit :
« Votre défense a été légitime ; mais ce serait ma propre injure, que je serais obligé de m’éloigner. Si vous restez, vous serez, par les lois, obligé de vous battre successivement avec tous les parents de Torstan, qui sont nombreux, et vous succomberez tôt ou tard. D’un autre côté, si je vous défends contre eux, ainsi que je le ferai, vous entraînerez cette ville naissante dans votre perte ; car les parents, les amis et les vassaux de Torstan ne manqueront pas de l’assiéger, et il se joindra à eux beaucoup de Gaulois que les druides irrités contre vous excitent à la vengeance. Cependant, soyez sûr que vous trouverez ici des hommes qui ne vous abandonneront pas dans le plus grand danger. »
Aussitôt il donna des ordres pour la sûreté de la ville, et on vit accourir sur ses remparts tous les habitants, disposés à soutenir un siége en ma faveur. Ici, ils faisaient des amas de cailloux ; là, ils plaçaient de grandes arbalètes et de longues poutres armées de pointes de fer. Cependant, nous voyions arriver le long de la Seine une grande foule de peuple. C’étaient les amis, les parents, les vassaux de Torstan, avec leurs esclaves ; les partisans des druides, ceux qui étaient jaloux de l’établissement du roi, et ceux qui, par inconstance, aiment la nouveauté. Les uns descendaient le fleuve en barques ; d’autres traversaient la forêt en longues colonnes. Tous venaient s’établir sur les rivages voisins de Lutétia, et ils étaient en nombre infini. Il m’était impossible désormais de m’échapper. Il ne fallait pas compter d’y réussir à la faveur des ténèbres ; car, dès que la nuit fut venue, les mécontents allumèrent une multitude de feux, dont le fleuve était éclairé jusqu’au fond de son canal.