Dans cette perplexité, je formai en moi-même une résolution qui fut agréable à Jupiter. Comme je n’attendais plus rien des hommes, je résolus de me jeter entre les bras de la vertu, et de sauver cette ville naissante en allant me livrer seul aux ennemis. A peine eus-je mis ma confiance dans les dieux, qu’ils vinrent à mon secours.
Omfi se présenta devant nous, tenant à la main une branche de chêne, sur laquelle avait crû une branche de gui. A la vue de cet arbrisseau qui avait pensé m’être si fatal, je frissonnai ; mais je ne savais pas que l’on doit souvent son salut à qui l’on a dû sa perte, comme aussi l’on doit souvent sa perte à qui l’on a dû son salut.
« O roi ! dit Omfi, ô Céphas ! soyez tranquilles ; j’apporte de quoi sauver votre ami. Jeune étranger, me dit-il, quand toutes les Gaules seraient conjurées contre toi, voici de quoi les traverser sans qu’aucun de tes ennemis ose seulement te regarder en face. C’est ce rameau de gui qui a crû sur cette branche de chêne. Je vais te raconter d’où vient le pouvoir de cette plante, également redoutable aux hommes et aux dieux de ce pays. Un jour Balder raconta à sa mère Friga qu’il avait songé qu’il mourait. Friga conjura le feu, les métaux, les pierres, les maladies, l’eau, les animaux, les serpents de ne faire aucun mal à son fils ; et les conjurations de Friga étaient si puissantes, que rien ne pouvait leur résister. Balder allait donc dans les combats des dieux, au milieu des traits, sans rien craindre. Loke, son ennemi, voulut en savoir la raison. Il prit la forme d’une vieille, et vint trouver Friga. Il lui dit : Dans les combats, les traits et les rochers tombent sur votre fils Balder, sans lui faire de mal. Je le crois bien, dit Friga ; toutes ces choses me l’ont juré. Il n’y a rien dans la nature qui puisse l’offenser. J’ai obtenu cette grâce de tout ce qui a quelque puissance. Il n’y a qu’un petit arbuste à qui je ne l’ai pas demandée, parce qu’il m’a paru trop faible. Il était sur l’écorce d’un chêne ; à peine avait-il une racine. Il vivait sans terre. Il s’appelle Mistiltein. C’était le gui. Ainsi parla Friga. Loke aussitôt courut chercher cet arbuste ; et venant à l’assemblée des dieux pendant qu’ils combattaient contre l’invulnérable Balder, car leurs jeux sont des combats, il s’approcha de l’aveugle Hæder.
« Pourquoi, lui dit-il, ne lances-tu pas aussi des traits à Balder ?
— Je suis aveugle, répondit Hæder, et je n’ai point d’armes. »
» Loke lui présente le gui de chêne, et lui dit :
« Balder est devant toi. »
» L’aveugle Hæder lance le gui : Balder tombe percé et sans vie. Ainsi le fils invulnérable d’une déesse fut tué par une branche de gui lancée par un aveugle.
» Voilà l’origine du respect porté dans les Gaules à cet arbrisseau.
» Plains, ô étranger ! un peuple gouverné par la crainte, au défaut de la raison. J’avais cru, à ton arrivée, que tu en ferais naître l’empire par les arts de l’Égypte, et voir l’accomplissement d’un ancien oracle fameux parmi nous, qui prédit à cette ville les plus grandes destinées ; que ses temples s’élèveront au-dessus des forêts ; qu’elle réunira dans son sein des hommes de toutes les nations ; que l’ignorant viendra y chercher des lumières, l’infortuné des consolations, et que les dieux s’y communiqueront aux hommes comme dans l’heureuse Égypte. Mais ces temps sont encore bien éloignés. »