Le roi nous dit, à Céphas et à moi :

« O mes amis ! profitez promptement du secours qu’Omfi vous apporte. »

En même temps, il nous fit préparer une barque armée de bons rameurs. Il nous donna deux demi-piques de bois de frêne, qu’il avait ferrées lui-même, et deux lingots d’or, qui étaient les premiers fruits de son commerce. Il chargea ensuite des hommes de confiance de nous conduire chez les Armoricains[8].

[8] L’Armorique forme la Bretagne, en France.

(Note des Editeurs.)

« Ce sont, nous dit-il, les meilleurs navigateurs des Gaules. Ils vous donneront les moyens de retourner dans votre pays, car leurs vaisseaux vont dans la Méditerranée. C’est d’ailleurs un bon peuple. Pour vous, ô mes amis ! vos noms seront à jamais célèbres dans les Gaules. Je chanterai Céphas et Amasis ; et pendant que je vivrai, leurs noms retentiront souvent sur ces rivages. »

Ainsi nous prîmes congé de ce bon roi, et d’Omfi mon libérateur. Ils nous accompagnèrent jusqu’au bord de la Seine, en versant des larmes, ainsi que nous. Pendant que nous traversions la ville, une foule de peuple nous suivait en nous donnant les plus tendres marques d’affection. Les femmes portaient leurs petits enfants dans leurs bras et sur leurs épaules, et nous montraient en pleurant les pièces de lin dont ils étaient vêtus. Nous dîmes adieu au roi Bardus et à Omfi, qui ne pouvaient se résoudre à se séparer de nous. Nous les vîmes longtemps sur la tour la plus élevée de la ville, qui nous faisaient signe des mains pour nous dire adieu.

A peine nous avions débordé l’île, que les amis de Torstan se jetèrent dans une multitude de barques et vinrent nous attaquer en poussant des cris effroyables. Mais, à la vue de l’arbrisseau sacré que je portais dans mes mains, et que j’élevais en l’air, ils tombaient prosternés au fond de leurs bateaux, comme s’ils eussent été frappés par un pouvoir divin ; tant la superstition a de force sur des esprits séduits ! Nous passâmes ainsi au milieu d’eux sans courir le moindre risque.

Nous remontâmes le fleuve pendant un jour. Ensuite ayant mis pied à terre, nous nous dirigeâmes vers l’occident à travers des forêts presque impraticables. Leur sol était çà et là couvert d’arbres renversés par le temps. Il était tapissé partout de mousses épaisses et pleines d’eau où nous enfoncions parfois jusqu’aux genoux. Les chemins qui divisent ces forêts, et qui servent de limites à différentes nations des Gaules, étaient si peu fréquentés, que de grands arbres y avaient poussé. Les peuples qui les habitaient étaient encore plus sauvages que leur pays. Ils n’avaient d’autres temples que quelque if frappé de la foudre, ou un vieux chêne dans les branches duquel quelque druide avait placé une tête de bœuf avec ses cornes. Lorsque, la nuit, le feuillage de ces arbres était agité par les vents, et éclairé par la lumière de la lune, ils s’imaginaient voir les esprits et les dieux de ces forêts. Alors, saisis d’une terreur religieuse, ils se prosternaient à terre, et adoraient en tremblant ces vains fantômes de leur imagination. Nos conducteurs mêmes n’auraient jamais osé traverser ces lieux, que la religion leur rendait redoutables, s’ils n’avaient été rassurés bien plus par la branche de gui que je portais, que par nos raisons.

Nous ne trouvâmes, en traversant les Gaules, aucun culte raisonnable de la Divinité, si ce n’est qu’un soir, en arrivant sur le haut d’une montagne couverte de neige, nous y aperçûmes un feu au milieu d’un bois de hêtres et de sapins. Un rocher moussu, taillé en forme d’autel, lui servait de foyer. Il y avait de grands amas de bois sec, et des peaux d’ours et de loup étaient suspendues aux rameaux des arbres voisins. On n’apercevait d’ailleurs autour de cette solitude, dans toute l’étendue de l’horizon, aucune marque du séjour des hommes. Nos guides nous dirent que ce lieu était consacré au dieu des voyageurs.