Alors Céphas se prosterna et fit sa prière ; ensuite, il jeta dans le feu un tronçon de sapin et des branches de genévrier, qui parfumèrent les airs en pétillant. J’imitai son exemple ; après quoi, nous fûmes nous asseoir au pied du rocher, dans un lieu tapissé de mousse et abrité du vent du nord ; et, nous étant couverts des peaux suspendues aux arbres, malgré la rigueur du froid, nous passâmes la nuit fort chaudement. Le matin venu, nos guides nous dirent que nous marcherions jusqu’au soir sur des hauteurs semblables, sans trouver ni bois, ni feu, ni habitation. Nous bénîmes une seconde fois la Providence de l’asile qu’elle nous avait donné ; nous remîmes religieusement nos pelleteries aux rameaux de sapins ; nous jetâmes de nouveau bois dans le foyer, et, avant de nous mettre en route, je gravai ces mots sur l’écorce d’un hêtre :

CÉPHAS ET AMASIS
ONT ADORÉ ICI
LE DIEU QUI PREND SOIN DES VOYAGEURS.

Nous passâmes successivement chez les Carnutes, les Cénomanes, les Diablintes, les Redons, les Curiosolites, les habitants de Darioginum[9], et enfin nous arrivâmes à l’extrémité occidentale de la Gaule, chez les Vénitiens. Les Vénitiens sont les plus habiles navigateurs de ces mers. Ils ont même fondé une colonie de leur nom, au fond du golfe Adriatique. Dès qu’ils surent que nous étions les amis du roi Bardus, ils nous comblèrent d’amitiés. Ils nous offrirent de nous ramener directement en Égypte, où ils ont porté leur commerce ; mais, comme ils trafiquaient aussi dans la Grèce, Céphas me dit :

[9] Anciens noms des pays de notre Bretagne.

(Note des Editeurs.)

« Allons en Grèce, nous y aurons des occasions fréquentes de retourner dans votre patrie. Les Grecs sont amis des Égyptiens. Ils doivent à l’Égypte les fondateurs les plus illustres de leurs villes : Cécrops a donné des lois à Athènes, et Inachus à Argos. C’est à Argos que règne Agamemnon, dont la réputation est répandue par toute la terre. Nous l’y verrons couvert de gloire au sein de sa famille, et entouré de rois et de héros. S’il est encore au siége de Troie, ses vaisseaux nous ramèneront aisément dans votre patrie. Vous avez vu le dernier degré de civilisation en Égypte, la barbarie dans les Gaules ; vous trouverez en Grèce une politesse et une élégance qui vous charmeront. Vous aurez ainsi le spectacle des trois périodes que parcourent la plupart des nations. Dans la première, elles sont au-dessous de la nature ; elles y atteignent dans la seconde ; elles vont au-delà dons la troisième. »

Les vues de Céphas flattaient trop mon ambition pour la gloire, pour ne pas saisir l’occasion de connaître des hommes aussi fameux que les Grecs, et surtout qu’Agamemnon. J’attendis avec impatience le retour des jours favorables à la navigation ; car nous étions arrivés en hiver chez les Vénétiens. Nous passâmes cette saison dans des festins continuels, suivant l’usage de ces peuples. Dès que le printemps fut venu, nous nous embarquâmes pour Argos. Avant de quitter les Gaules, nous apprîmes que notre départ de Lutétia avait fait renaître la tranquillité dans les États du roi Bardus ; mais que sa fille, Gotha, s’était retirée avec ses femmes dans le temple d’Isis, à laquelle elle s’était consacrée, et que nuit et jour elle faisait retentir la forêt de ses chants harmonieux.

Je fus très sensible au chagrin de ce bon roi, qui perdait sa fille par un effet même de notre arrivée dans son pays, qui devait le couvrir un jour de gloire ; et j’éprouvai moi-même la vérité de cette ancienne maxime, que la considération publique ne s’acquiert qu’aux dépens du bonheur domestique.

Après une navigation assez longue, nous rentrâmes dans le détroit d’Hercule. Je sentis une joie vive à la vue du ciel de l’Afrique, qui me rappelait le climat de ma patrie. Nous vîmes les hautes montagnes de la Mauritanie, Abila, située au détroit d’Hercule, et celles qu’on nomme les Sept-Frères, parce qu’elles sont d’une égale hauteur. Elles sont couvertes, depuis leur sommet jusqu’au bord de la mer, de palmiers chargés de dattes. Nous découvrîmes les riches coteaux de la Numidie, qui se couronnent deux fois par an de moissons qui croissent à l’ombre des oliviers, tandis que les haras de superbes chevaux paissent en toute saison dans leurs vallées toujours vertes. Nous côtoyâmes les bords de la Syrte, où croît le fruit délicieux du lotos, qui fait, dit-on, oublier la patrie aux étrangers qui en mangent. Bientôt nous aperçûmes les sables de la Libye, au milieu desquels sont placés les jardins enchantés des Hespérides ; comme si la nature se plaisait à faire contraster les contrées les plus arides avec les plus fécondes. Nous entendions la nuit les rugissements des tigres et des lions qui venaient se baigner dans la mer ; et au lever de l’aurore, nous les voyions se retirer vers les montagnes.

Mais la férocité de ces animaux n’approchait pas de celle des hommes de ces régions. Les uns immolent leurs enfants à Saturne ; d’autres ensevelissent les femmes toutes vives dans les tombeaux de leurs époux. Il y en a qui, à la mort de leurs rois, égorgent tous ceux qui les ont servis. D’autres tâchent d’attirer les étrangers sur leurs rivages, pour les dévorer. Nous pensâmes un jour être la proie de ces anthropophages ; car, pendant que nous étions descendus à terre, et que nous échangions paisiblement avec eux de l’étain et du fer pour divers fruits excellents qui croissent dans leur pays, ils nous dressèrent une embuscade dont nous ne sortîmes qu’avec bien de la peine. Depuis cet événement, nous n’osâmes plus débarquer sur ces côtes inhospitalières, que la nature a placées en vain sous un si beau ciel.