J’étais si irrité des traverses de mon voyage, entrepris pour le bonheur des hommes, et surtout de cette dernière perfidie, que je dis à Céphas :
« Je crois toute la terre, excepté l’Égypte, couverte de barbares. Je crois que des opinions absurdes, des religions inhumaines et des mœurs féroces, sont le partage naturel de tous les peuples ; et sans doute la volonté de Jupiter est qu’ils y soient abandonnés pour toujours ; car il les a divisés en tant de langues différentes, que l’homme le plus bienfaisant, loin de pouvoir les réformer, ne peut pas seulement s’en faire entendre. »
Céphas me répondit :
« N’accusons point Jupiter des maux des hommes. Notre esprit est si borné, que quoique nous sentions quelquefois que nous sommes mal, il nous est impossible d’imaginer comment nous pourrions être mieux. Si nous ôtions un seul des maux naturels qui nous choquent, nous verrions naître de son absence mille autres maux plus dangereux. Les peuples ne s’entendent point ; c’est un mal, selon vous : mais s’ils parlaient tous le même langage, les impostures, les erreurs, les préjugés, les opinions cruelles particulières à chaque nation, se répandraient par toute la terre. La confusion générale qui est dans les paroles serait alors dans les pensées. »
Il me montra une grappe de raisin :
« Jupiter, dit-il, a divisé le genre humain en plusieurs langues, comme il a divisé en plusieurs grains cette grappe, qui renferme un grand nombre de semences, afin que si une partie de ces semences se trouvait attaquée par la corruption, l’autre en fût préservée.
» Jupiter n’a divisé les langages des hommes qu’afin qu’ils pussent toujours entendre celui de la nature. Partout la nature parle à leur cœur, éclaire leur raison, et leur montre le bonheur dans un commerce mutuel de bons offices. Partout, au contraire, les passions des peuples dépravent leur cœur, obscurcissent leurs lumières, les remplissent de haines, de guerres, de discordes et de superstitions, en ne leur montrant le bonheur que dans leur intérêt personnel et dans la ruine d’autrui.
» L’office de la vertu est de détruire ces maux. Sans le vice, la vertu n’aurait guère d’exercice sur la terre. Vous allez arriver chez les Grecs. Si ce qu’on a dit d’eux est véritable, vous trouverez dans leurs mœurs une politesse et une élégance qui vous raviront. Rien ne doit être égal à la vertu de leurs héros, exercés par de longs malheurs. »
Tout ce que j’avais éprouvé jusqu’alors de la barbarie des nations, redoublait le désir que j’avais d’arriver à Argos, et de voir le grand Agamemnon heureux au milieu de sa famille. Déjà nous apercevions le cap de Ténare, et nous étions près de le doubler, lorsqu’un vent d’Afrique nous jeta sur les Strophades. Nous voyions la mer se briser contre les rochers qui environnent ces îles. Tantôt, en se retirant, elle en découvrait les fondements caverneux ; tantôt, s’élevant tout-à-coup, elle les couvrait, en rugissant, d’une vaste nappe d’écume. Cependant nos matelots s’obstinaient, malgré la tempête, à atteindre le cap de Ténare, lorsqu’un tourbillon de vent déchira nos voiles. Alors, nous avons été forcés de relâcher à Sténiclaros.
De ce port, nous nous sommes mis en route pour nous rendre à Argos par terre. C’est en allant à ce séjour du roi des rois, que nous vous avons rencontré, ô bon berger ! Maintenant nous désirons vous accompagner au mont Lycée, afin de voir l’assemblée d’un peuple dont les bergers ont des mœurs si hospitalières et si polies.