En disant ces dernières paroles, Amasis regarda Céphas, qui les approuva d’un signe de tête.
Tirtée dit à Amasis :
« Mon fils, votre récit nous a beaucoup touchés ; vous avez dû en juger par nos larmes. Les Arcadiens ont été plus malheureux que les Gaulois. Nous n’oublierons jamais le règne de Lycaon, changé jadis en loup, en punition de sa cruauté. Mais, à cette heure, ce sujet nous mènerait trop loin. Je remercie Jupiter de vous avoir disposé, ainsi que votre ami, à passer demain la journée avec nous au mont Lycée. Vous n’y verrez ni palais ni ville royale, et encore moins des sauvages et des druides, mais des gazons, des bois, des ruisseaux, et des bergers qui vous recevront de bon cœur. Puissiez-vous prolonger longtemps votre séjour parmi nous ! Vous trouverez demain, à la fête de Jupiter, des hommes de toutes les parties de la Grèce, et des Arcadiens bien plus instruits que moi, qui connaîtront sans doute la ville d’Argos. Pour moi, je vous l’avoue, je n’ai jamais ouï parler du siége de Troie, ni de la gloire d’Agamemnon, dont on parle, dites-vous, par toute la terre. Je ne me suis occupé que du bonheur de ma famille et de celui de mes voisins. Je ne connais que les prairies et les troupeaux. Jamais je n’ai porté ma curiosité hors de mon pays. La vôtre, qui vous a jeté, si jeune, au milieu des nations étrangères, est digne d’un dieu et d’un roi. »
Alors Tirtée se retournant vers sa fille, lui dit :
« Cyanée, apportez-nous la coupe d’Hercule. »
Cyanée se leva aussitôt, courut la chercher, et la présenta à son père d’un air riant. Tirtée la remplit de vin ; puis s’adressant aux deux voyageurs, il leur dit :
« Hercule a voyagé comme vous, mes chers hôtes. Il est venu dans cette cabane ; il s’y est reposé lorsqu’il poursuivit, pendant un an, la biche aux pieds d’airain du mont Erymanthe. Il a bu dans cette coupe ; vous êtes dignes d’y boire après lui. Aucun étranger n’y a bu avant vous. Je ne m’en sers qu’aux grandes fêtes, et je ne la présente qu’à mes amis. »
Il dit, et il offrit la coupe à Céphas. Elle était de bois de hêtre, et tenait une cyathe de vin. Hercule la vidait d’une seule haleine ; mais Céphas, Amasis et Tirtée eurent assez de peine à la vider, en y buvant deux fois tour à tour.
Tirtée ensuite conduisit ses hôtes dans une chambre voisine. Elle était éclairée par une fenêtre fermée d’une claie de roseaux à travers laquelle on apercevait, au clair de la lune, dans la plaine voisine, les îles de l’Alphée. Il y avait dans cette chambre deux bons lits, avec des couvertures d’une laine chaude et légère. Alors Tirtée prit congé de ses hôtes, en souhaitant que Morphée versât sur eux ses plus doux pavots.