Quand Amasis fut seul avec Céphas, il lui parla avec transport de la tranquillité de ce vallon, de la bonté du berger, de la sensibilité de sa jeune fille, et des plaisirs qu’il se promettait le lendemain à la fête de Jupiter, où il se flattait de voir un peuple entier aussi heureux que cette famille solitaire. Ces agréables entretiens leur auraient fait passer à l’un et à l’autre la nuit sans dormir, malgré les fatigues de leur voyage, s’ils n’avaient été invités au sommeil par la douce clarté de la lune qui luisait à travers la fenêtre, par le murmure du vent dans le feuillage des peupliers, et par le bruit lointain de l’Achéloüs, dont la source se précipite en mugissant du haut du mont Lycée.
LA PIERRE D’ABRAHAM.
Ce conte, que l’auteur affectionnait particulièrement, et qui cependant n’a été publié qu’après sa mort, a été composé vers la fin du règne de Louis XVI. On remarquera que, malgré l’inconsistance de son caractère et de ses opinions politiques, sa reconnaissance envers nos rois, ses bienfaiteurs, ne se dissimulait point. Ce fait est assez extraordinaire chez les voltairiens de ce temps, pour qu’on le mentionne ici.
Maintenant, pourquoi intitulait-il cet opuscule la Pierre d’Abraham ? Il est difficile de le deviner. La seule ligne d’où il le tire et qui en est la dernière, ne nous empêche pas de dire que le vrai titre devrait être : L’Athéisme ne fait pas le bonheur. Combattant le catholicisme, dont la morale le gênait fort, Bernardin de Saint-Pierre avait cependant trop de sentiments pour ne pas détester l’incrédulité absolue.
A l’extrémité de vastes campagnes, dont une partie est labourée et l’autre est en jachère, s’élève un grand château où aboutissent plusieurs avenues : sur le devant, à gauche, est une portion de forêt au milieu de laquelle on voit un défriché, et au milieu de ce défriché une cabane entourée de vergers et de petites cultures : l’entrée du sentier qui y conduit est fermée par une barrière appuyée au tronc de deux saules. Une haie vive et fleurie enclôt cette habitation : un petit ruisseau l’arrose, et coule le long de la forêt, qui fuit en perspective vers l’orient. On distingue au loin, de ce côté-là, à la lueur de l’aube matinale, le cours d’un fleuve qui serpente dans la plaine, et les clochers d’une grande ville à l’horizon. On entend le ramage des oiseaux dans les bois, et le chant d’un coq dans la métairie.
MONDOR, en riche déshabillé du matin.
On périrait d’ennui à la campagne, si on n’y voyait ses amis. Qu’on se récrie tant qu’on voudra sur les beautés de la nature ; pour moi, je n’y trouve rien que de déplaisant. Voulez-vous vous promener pendant le jour, le soleil vous brûle, ou la poussière vous aveugle ; le soir et le matin, les herbes sont humides ; en même temps, les pierres des chemins vous brisent les pieds. Mais pourquoi se promener, après tout ? pour voir les fleurs des champs, qui ne ressemblent à rien ; pour entendre des oiseaux qui chantent sans savoir ce qu’ils disent : et tout cela naît pour mourir, et meurt pour renaître. La vie de la nature n’est, comme celle de l’homme, qu’un cercle perpétuel d’inconséquences, de faiblesses et de misères. Le philosophe de mon château m’a fort bien prouvé que toutes ces prétendues merveilles n’étaient que des combinaisons de la matière et du hasard, sans objets, sans plan, et surtout sans bonté : aussi il ne se soucie guère de les voir, à quelque heure du jour que ce soit. Il ne se lève qu’à midi, et il ne se promène que le soir dans mon parc, avec les femmes.
Cependant personne ne connaît mieux la nature que lui ; c’est un de ces hommes rares qui expliquent tout par la force de leur génie. Il m’a donné dernièrement les moyens de quadrupler mon revenu avec des sels, des nitres, et je ne sais quoi diable encore. Le revenu ! le revenu !… voilà l’essentiel. Cette plaine me rapporte, année commune, douze mille boisseaux de blé ; et ces collines là-bas, cinq cents pièces de vin : voilà ce qui mérite d’être vu, tout le reste n’est rien. Ce sont les poètes qui ont divinisé nos campagnes. Pour moi, je ne vois dans nos forêts, au lieu d’hamadryades, que des cordes de bois ; dans les champs de la blonde Cérès, que des sacs de blé ; et dans les prés où dansent les nymphes, que des bottes de foin. Il en est de même du reste de la nature. Où nos bonnes gens voient-ils donc un Dieu ? Oh ! j’ai eu grand soin de bannir son idée de mon château, encore plus que de mes domaines ; c’est une imagination qui vous effraye nuit et jour. Vous ne pouvez ni ouvrir la bouche de peur de mentir, ni prêter l’oreille de peur d’entendre calomnier, ni ouvrir les yeux de peur d’être surpris par quelque convoitise, ni faire un pas sans craindre d’écraser un voisin : vous êtes aux fers de la tête aux pieds. Dieu merci ! je me suis mis au large, et j’y ai mis tout mon monde. Personne ne croit en Dieu, chez moi, ni mes amis, ni ma femme, ni ma fille, ni même mes laquais. Ayez de la décence, répété-je tous les jours à mes gens ; respectez-vous à cause du public, à cause de vous-mêmes ; aimez l’ordre, aimez la vertu pour votre propre bonheur ; mais d’ailleurs vivez comme vous l’entendrez.
Si l’on pouvait leur persuader qu’il y a un Dieu en n’y croyant pas soi-même, on serait bien à son aise. La religion d’autrui assure notre tranquillité : aussi bien des gens tâchent de l’insinuer à leur voisin, mais personne n’en veut pour soi. Dans le fond, on ne persuade aux autres que ce dont on est soi-même persuadé. Aussi le monde n’a-t-il plus maintenant de discrétion. Par exemple, je veux me borner à ne voir chez moi que quelques bons et anciens amis, comme le comte d’Olban et le chevalier d’Autières, qui sont des gens aimables et pleins de probité ; et il m’en arrive chaque jour une foule de nouveaux, qui me sont insupportables. Ils me prennent la main, ils m’embrassent, ils m’appellent leur cher ami, et ils ne m’ont jamais vu. Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que parmi ces bons amis-là, il y a des gens que je hais de tout mon cœur, des gens qui viennent à ma table épier ce que je dis : tout cela me tracasse, et me mange. Il y a à présent, de compte fait, douze carrosses étrangers sous mes remises, vingt valets étrangers sous mes mansardes, et dans mes écuries trente chevaux qui ne sont pas à moi.
Ce n’est cependant qu’en menant une pareille vie, que je soutiens mon crédit. Aujourd’hui, point de réputation dans le monde sans une bonne table ; partant plus de considération. A la vérité, quand je parle chez moi, tout le monde se tait, on m’élève aux nues ; plus d’une fois de beaux esprits ont pris sur leurs tablettes, avec leurs crayons, note de ce que je disais : mais quand Madame parle, c’est à mon tour à me taire. Il faut avouer, au fond, qu’elle parle bien : elle met des grâces et de l’esprit à tout ce qu’elle dit. Je ne connais point de philosophe qui ait une aussi bonne tête. C’est elle qui possède les grands principes, et qui est conséquente dans ses raisonnements et dans sa conduite, ce qui est fort rare parmi les femmes ; elle pousse même sa sévérité sur l’honneur un peu trop loin. Hélas ! son opinion a contribué à la mort de mon fils. Il était à la fleur de son âge, et déjà fort avancé au service par mon crédit et par mon argent. Il n’avait pas encore vu le feu, quoique nous fussions à la fin de la guerre ; c’est au milieu de ses amis qu’il a trouvé l’ennemi. L’honneur !… l’honneur !… lui répète souvent sa mère. Pour la cause la plus futile, mon fils se bat avec son ami, mon fils est tué !… encore, je suis obligé de dévorer mon chagrin devant ma femme. Il est mort avec honneur, dit-elle ; et moi je ne vis plus que dans l’amertume ; depuis ce temps-là, je ne dors plus. J’ai voulu, cette nuit, profiter de mon insomnie et de la clarté de la lune pour parcourir mon bien. La fortune, dit-on, adoucit le regret de toutes les pertes ; pour moi, il me semble qu’elle ne fait qu’accroître celui de la mienne : à qui laisserai-je tout ceci ? (Il soupire.)