Enfin, me voici arrivé au bout de mon domaine. Jamais je n’aurais fait autant de chemin à pied sur le parquet le plus uni ; mais on ne se fatigue pas en marchant sur ses terres. Voici donc la forêt du roi ! Ah ! les beaux arbres ! J’allais en écorner un angle, lorsqu’un quidam s’est venu établir vis-à-vis de moi. Il s’est campé là comme une borne au milieu de mon chemin. Ce sera sans doute par le crédit de quelque garde de la forêt : mais je le ferai bientôt déguerpir avec ce grand mot, le bien public. Ce mot-là m’a déjà valu cinquante mille écus de rente.
Voici encore un autre trait de la Providence : on dit que l’homme qui s’est planté là a bien servi son pays. Le voilà logé au milieu des bois, comme un ours ; il ne voit personne ; il vit dans la pauvreté et la crapule avec une commère et des marmaillons d’enfants. Comment ces gens-là peuvent-ils soutenir, dans la solitude et la misère, le poids de l’existence, qu’on traîne avec tant de peine au milieu des honneurs, de la fortune et du monde ? De quoi peuvent-ils s’entretenir dans un éternel tête-à-tête, sans livres, sans société, sans amis, et sans doute sans argent ? Comment supportent-ils l’affreuse idée de l’avenir qui s’avance pas à pas, et de la vieillesse, qui nous mène, par un chemin de douleur, à un néant d’où nous ne rassortirions jamais ? Hélas ! si je n’étais distrait perpétuellement de ces idées, je deviendrais fou ; ma philosophie est de m’oublier. Après tout, pourquoi m’occuper du sort de ces misérables ? La société ne doit rien à qui ne lui a rien apporté. Que ces gens-là ne se vendent-ils, comme l’a fort bien dit un écrivain de nos amis en parlant des pauvres, dont le nombre augmente tous les jours dans le royaume ? ils seront bien obligés d’en venir là tôt ou tard. Mais celui-ci m’inquiète plus que les autres ; il est dans mon voisinage.
Il faut que je débusque cet aventurier de son repaire ; je vais lui tendre un piége. Je lui proposerai de me vendre un bouquet de bois qu’il a enclos dans sa haie ; je lui en offrirai un bon prix : l’or le tentera ; il abattra ses arbres sans la permission de la Maîtrise des eaux et forêts ; on lui fera un bon procès criminel. Mes amis crieront de leur côté qu’il a dégradé la forêt du roi, que c’est un aventurier sans feu ni lieu ; qu’il se forme là un nid de voleurs, de contrebandiers dans la forêt du roi. Je glisserai quelques pots de vin ; j’aurai le bois et le fonds pour rien. (Il rit.) Ah ! ah ! ah ! Il passera pour un coquin, et moi pour un homme de bien. Il sera même fort heureux s’il en est quitte pour la prison. (Il rit encore.) Ah ! ah ! ah ! Sainte puissance de l’or, vous êtes la seule divinité qui gouvernez ce monde ! Mais contentons-nous de son bien, sans lui faire de mal ; je lui donnerai même de quoi faire sa route, et je vous réponds que cet acte de bienfaisance sera prôné dans Paris. (Il rit.) Ah ! ah ! ah ! Mais si c’était en effet un voleur ! Je suis seul… il est grand matin… il y a loin d’ici au château… retournons-nous-en, ce sera le parti le plus sage ; j’agirai toujours bien par autrui. Mais non, puisque nous voilà arrivé, jugeons de l’état des choses par nos propres yeux : il n’est tel que l’œil de l’acquéreur. Avançons le long de la haie, nous verrons notre acquisition de près, et notre homme de loin. On connaît, dit-on, les gens à la physionomie ; moi je les connais à l’habit : s’il est mal vêtu, c’est un coquin. Cachons-nous entre ces épaisses broussailles ; je l’observerai à mon aise à travers les branches… Comme je suis déchiré par ces ronces ! mais voyez donc leurs crocs recourbés comme des hameçons ! elles ont arraché toutes mes dentelles ! Que maudite soit ma promenade du matin ! j’ai les jambes et les mains en sang. Asseyons-nous donc ici, puisque nous y voilà ! Je lirai, en attendant que mon homme paraisse, le Système de la Nature ; c’est un excellent livre dont madame Mondor fait beaucoup de cas. A la vérité, je n’y entends rien ; mais tous les ouvrages des hommes de génie sont profonds et obscurs… Chut ! chut ! je vois sortir de la fumée de la cabane, et j’entends même un peu de bruit. Nos gens sont levés ; l’indigence est un grand réveille-matin. Pleurez, pleurez, misérables, séquestrés des gens de bien par votre misère ! Commencez votre journée, à l’ordinaire, par des malédictions.
(On voit descendre de l’étage supérieur de la cabane, par un escalier de bois qui s’appuie en dehors sur un vieux cerisier sauvage en fleur, un père de famille avec son épouse ; ils sont suivis d’Antoinette, leur fille, qui porte un vase à traire le lait. Pendant que le père et la mère s’avancent du côté de la barrière, la jeune fille s’enfonce dans le verger.
Mondor est caché sur le bord de la haie.)
ANTOINETTE chante sur un air fort gai :
Tout du long du bois…
Tout du long du bois…
(Elle s’interrompt pour appeler son frère :)
Henri ! mon frère Henri ! quoi ! vous n’êtes pas levé, et les oiseaux chantent ! Venez avec moi cueillir des fraises, pendant que je trairai mes chèvres, car je n’ose aller seule le long du bois. (Elle chante :)