LA MÈRE.

O Providence ! qui pourrait méconnaître vos soins variés par toute la terre, suivant le besoin de vos faibles créatures ?

LE PÈRE.

La Providence ramène au plaisir ou à l’utilité de l’homme toutes les attentions qui sont éparses pour le reste des êtres. Par exemple, j’ai parcouru beaucoup de pays au nord et au midi, et je n’ai jamais vu d’arbrisseaux épineux, ni de petits oiseaux de bocage, que dans les lieux habités par l’homme, ou dans ceux du moins qui l’avaient été : je n’en ai jamais trouvé dans l’épaisseur des forêts du Nord, quoique j’y aie fait au moins cinq ou six cents lieues. Quand je voyageais dans les forêts solitaires de la Finlande, et que j’apercevais des moineaux, j’étais sûr de n’être pas loin d’un village. Les petits oiseaux récréent l’homme par leur vol, leur chant et leur plumage ; ils sont utiles à ses cultures ; ils mangent au printemps les insectes qui dévoreraient ses fruits en été.

LA MÈRE.

Quelque charme que le spectacle de la nature offre à mes sens, il disparaît avec les saisons ; mais celui que l’observation présente à l’esprit, entre dans mon âme, et y reste toute l’année. Quoique je sois bien ignorante, vous m’avez ravie cet hiver en me faisant voir sur des cartes les dispositions admirables que l’Auteur de la nature a données aux montagnes, aux fleuves, aux îles, et même aux roches. Vous m’avez encore fait plus de plaisir en me montrant les relations que les plantes ont avec les éléments.

Vous m’avez aussi fait observer les contrastes charmants de couleur et de forme, entre quelques oiseaux et les buissons où ils font leurs nids. Le geai, avec ses ailes piquetées d’azur, me paraît plus beau sur le chêne dont il mange les glands que sur tout autre arbre ; j’aime à voir le roitelet établir son nid dans la cavité moussue de quelque gros rocher, comme s’il craignait que les arbres et la terre n’en pussent supporter les fondements. Chaque arbre, avec ses oiseaux, ses papillons et ses mouches, est un petit monde. Mais ce que je voudrais apprendre, ce sont les relations du pommier avec les divers animaux : cet arbre est si beau dans le pays de ma mère !

LE PÈRE.

Les véritables relations du pommier me sont inconnues pour la plupart. Il en a avec des oiseaux sédentaires, comme la mésange d’un bleu d’ardoise et au collier blanc, qui contraste en automne très-agréablement avec ses fruits jaunes et rouges, qu’elle entame avec ses griffes et son petit bec pointu ; il en a avec plusieurs espèces d’oiseaux voyageurs, qui arrivent dans le temps que les pommes sont en maturité ; avec des quadrupèdes, comme le hérisson, qui quitte les roches pendant la nuit, et vient les recueillir lorsqu’elles tombent à terre ; avec des poissons, lorsqu’elles roulent, entraînées par les pluies, jusqu’aux rivières, et de là dans le sein des mers. Les pommes se conservent fort longtemps dans l’eau, et on les rencontre, comme les cocos des Indes, à de grandes distances du rivage. Dans le nombre des poissons qui peuvent s’en nourrir, je soupçonne une espèce de crabe des côtes de Normandie, auquel la nature a donné deux pattes armées de lancettes pour les entamer ; et un autre poisson du Nord, qu’on ne trouve que vers la fin de l’automne sur les mêmes côtes, et qui vient autour de ces fruits lorsqu’ils entrent en dissolution. Le pommier a encore une multitude d’autres relations avec toutes sortes d’insectes, comme une grande mouche à tête rouge et au corselet rayé de noir et de blanc, qui y dépose ses œufs ; avec des papillons qui voltigent autour de ses fleurs, et servent eux-mêmes de nourriture à plusieurs espèces d’oiseaux du printemps qui font leurs nids dans ce bel arbre. Mais pour le bien connaître, il faudrait l’étudier sur les rivages de la mer, et sous l’haleine des vents d’ouest. Je n’ai donc que des anecdotes à vous raconter à son sujet, et non pas une histoire. Gardons-les pour la mauvaise saison : jouissons au printemps, et raisonnons en hiver. Il est plus doux de parler des fleurs auprès du feu, et des zéphyrs quand Borée ravage les champs.

Quelque éloge que vous fassiez des plaisirs que la raison nous donne, ceux du sentiment me touchent encore davantage. Les ouvrages de la nature sont remplis d’harmonies ravissantes, mais celles que vous avez avec eux m’inspirent un intérêt plus tendre. Quel charme ne répandez-vous pas vous-même dans cette solitude, lorsque vous vous y promenez en tenant vos enfants par la main ! Il n’y a point de prairie qui me paraisse aussi verte et aussi douce que la pelouse où vous reposez ; l’arbre qui vous ombrage me semble plus majestueux que le reste de la forêt. J’ai un plaisir inexprimable à vous voir cueillir pour vos enfants les fruits que j’ai cultivés moi-même, et sourire aux vains efforts qu’ils font pour atteindre aux branches des arbres fruitiers que j’ai plantés à leur naissance. Plus d’une fois vous m’avez alarmé, lorsque je vous ai vue, vers le soir, agitée d’une douce mélancolie, sortir seule du verger, et vous promener parmi les peupliers et les sapins de la forêt. Vous vous croyez alors bien cachée sous leurs ombrages ; mais quand les rayons du soleil couchant viennent teindre de safran et de vermillon le dessous de leurs feuilles, et bronzer jusqu’aux mousses de leurs racines, je vous aperçois alors tout environnée de lumière. Plus d’une fois, je vous ai vue à genoux, les mains jointes et les yeux tournés vers le ciel. Ah ! que vous m’avez troublé dans cette attitude ! Je craignais que vous ne nourrissiez quelque chagrin qui me fût inconnu. Est-ce qu’elle regrette l’Ukraine, me disais-je en moi-même ? Peut-être elle prie Dieu pour ses parents ! Ah ! il aurait mieux valu, pour mon bonheur, que j’eusse regretté la France dans son pays, que de la voir désirer son pays dans le mien. Mais vous me rassurez quand j’entends votre voix se joindre au chant des oiseaux qui saluent l’astre du jour par leurs dernières chansons. Vos accents mélodieux, vos paroles, tous les échos qui les répètent au loin, les nuages dorés du soleil couchant, la pompe magnifique des cieux, me remplissent des affections sublimes que vous ressentez, et me transportent par des charmes ineffables dans ces régions éternelles où il n’y aura plus ni inquiétudes ni regrets. Que ne chantez-vous de même à cette heure que les plantes boivent la rosée du matin, et qu’elles exhalent leurs doux parfums vers les cieux !