LA MÈRE.

Ah ! si vous m’avez aperçue quelquefois à genoux dans la forêt, ce n’était point pour me plaindre au ciel de mon sort, mais bien plutôt pour l’en remercier. Vous eussiez fait avec mes enfants mon bonheur dans un désert, et je suis avec vous dans un lieu de délices. Mais comment voulez-vous que je chante maintenant ! je suis inquiète, mon fils ne revient point.

LE PÈRE.

Tendre mère, tranquillisez-vous ; il ne tardera pas à revenir. Les enfants, vous le savez, aiment tout ce qui les met en mouvement ; ils ne peuvent rester en place.

MONDOR, toujours caché.

Il est incroyable que des gens mariés puissent s’aimer à ce point-là : c’est peut-être parce qu’ils vivent seuls. On est trop dissipé, dans le monde ; les amitiés n’y tiennent à rien ; il n’y a que les haines qui y sont durables. Ils ont de la religion, ils sont heureux ! Je voudrais pour beaucoup que mon philosophe fût ici, et même ma femme et ma fille ; je serais curieux d’entendre ce qu’ils penseraient de tout ce que je vois et j’entends là. Cette petite maison est l’asile du bonheur : la mère n’a qu’une seule inquiétude, c’est l’absence de son fils, qui est peut-être à polissonner à quatre pas d’ici. Ma femme, hélas ! n’est pas si sensible : mais elle se pique de force d’esprit.

LE PÈRE, à sa femme.

Si vous aimiez à vous dissiper, nous irions quelquefois nous promener aux environs. Je ne connais point de vue plus magnifique que celle qui est au midi de la forêt ; il y a là une pelouse élevée d’où l’on découvre au loin un grand cercle de coteaux couverts de châteaux, de parcs et de villages ; la Seine, qui passe au pied de cette pelouse, traverse à perte de vue les plaines qui vous séparent de l’horizon, et paraît au milieu de leurs vertes campagnes comme un long serpent d’azur. On voit sur les replis multipliés de son canal, des barques qui remontent à Paris, traînées par de grands attelages de chevaux ; et d’autres qui en descendent, chargées de trains d’artillerie, ou de recrues de soldats qui font retentir les rivages du bruit de leurs trompettes et de leurs tambours. De superbes avenues d’ormes traversent ces vastes plaines, et vont en se divergeant à mesure qu’elles s’éloignent de la capitale. Quoiqu’on n’y aperçoive qu’une petite portion des nombreux rayons qui en partent, on y reconnaît la route d’Espagne, celle de l’Italie, celle de l’Angleterre, et celles qui mènent aux ports de mer d’où l’on s’embarque pour l’Amérique ou pour les Indes orientales ; une foule d’autres conduisent à de riches abbayes ou à des châteaux, et se confondent par leur majesté avec celles qui font communiquer les empires. On y aperçoit sans cesse de grands troupeaux de bœufs, et de longues files de chariots qui s’avancent lentement vers Paris, et lui apportent l’abondance des extrémités du royaume. Des carrosses à quatre et à six chevaux y roulent jour et nuit ; les cris des hommes, les hennissements des chevaux, les mugissements des bestiaux, le bruit des roues de toutes ces voitures, forment dans les airs des murmures semblables à ceux des flots sur les bords de la mer. Derrière la pelouse d’où vous apercevez cette multitude d’objets, sont les avenues royales qui mènent à Versailles à travers la forêt. Rien n’est plus imposant que leur pompe sauvage ; il n’y a point d’arcs de triomphe de marbre qui égalent la majesté de leurs berceaux de verdure. Dans le temps de la chasse, vous y voyez aborder des meutes de chiens accouplés deux à deux, des piqueurs, des gardes du roi, des officiers de la fauconnerie, de brillants équipages, et souvent le roi lui-même, suivi d’une partie de sa cour. En vous tenant à un des carrefours de la forêt, vous auriez le plaisir d’y voir passer et repasser dix fois le prince et son auguste cortége, sans sortir de votre place. Ce noble spectacle pourrait vous amuser.

LA MÈRE.

La présence du roi anime tous les lieux où il se montre : semblable au soleil, il répand autour de lui un esprit de vie ; mais trop d’éclat l’environne pour mes faibles yeux : j’aime les retraites paisibles et ignorées.