LE PÈRE.
Eh bien ! je veux vous en faire connaître une encore plus solitaire que celle que nous habitons ; elle est au nord de la forêt. C’est un bassin de dunes sablonneuses qui a mille pas de large à peu près ; il est entouré de roches et de collines couvertes d’arbres qui s’élèvent les unes derrière les autres en amphithéâtre. On n’aperçoit aux environs d’autres ouvrages de la main des hommes, qu’une petite chapelle qui est sur la crête d’une des collines les plus élevées ; on croirait de loin qu’elle est bâtie sur le sommet des arbres. J’ai été plusieurs fois m’y promener. Le chemin en est difficile ; on y parvient par un sentier caillouteux qui va toujours en montant, et qui vous mène au pied d’un petit plateau de roche rouge, sur lequel elle est construite. Du pied de ce plateau sort une fontaine dont l’eau est très-claire, et qui est ombragée par un bouquet de hêtres et de châtaigniers. La première fois que j’y arrivai, je fus surpris de voir sur l’écorce de ces arbres des caractères qu’il me fut impossible de déchiffrer : la plupart étaient fort anciens, et ils portaient tous les dates des années où ils avaient été gravés. Je montai sur le plateau sur lequel est bâtie la chapelle, par un sentier pratiqué dans le roc, et tout couvert de mousse. Cette chapelle est fort ancienne ; elle est voûtée en dalles de pierre, et il y a sur le fronton, au-dessous de son petit clocher, une inscription en lettres gothiques, qu’on ne peut plus lire ; elle ne reçoit le jour que par une petite fenêtre en arc de cloître, et par la porte, qui est à barreaux. J’aperçus par ces barreaux, sur un autel, une statue de la Vierge, qui tenait l’enfant Jésus dans un de ses bras, et dans l’autre une grosse quenouillée de lin ; je vis aussi à travers les barreaux de la chapelle, sur le pavé, quantité de liards tout couverts de vert-de-gris ; je fis ma prière dévotement, et je m’en retournai, cherchant en moi-même ce que pouvaient signifier les caractères écrits sur l’écorce des arbres autour de la fontaine, et la quenouillée de lin qui était entre les bras de la bonne Vierge. Jamais antiquaire n’a été plus curieux d’interpréter la légende d’une médaille étrusque, ou quelque symbole inconnu d’une statue de Diane.
Enfin, y étant retourné une autre fois dès l’aurore, de jeunes filles qui lavaient du linge à la fontaine satisfirent ma curiosité. La plus âgée d’entre elles, qui n’avait pas vingt ans, me dit :
« Monsieur, cette chapelle est dédiée à Notre-Dame-des-Bois ; elle est desservie par nous autres filles des hameaux voisins. Celle d’entre nous qui doit se marier est tenue de filer la quenouillée de lin qui est au côté de la bonne Vierge, et d’y en remettre une autre de semblable poids, pour la fille qui doit se marier après elle. Avec les fils de ces quenouillées, on fait une toile, et de l’argent de cette toile, ainsi que de celui que les passants jettent par dévotion sur le pavé de la chapelle, nous aidons les pauvres veuves et les orphelins de nos hameaux. On dit ici une messe tous les ans à la Nativité ; et les veilles, ainsi que les jours de fête de la Vierge, les filles s’y assemblent l’après-midi, sonnent la cloche, parent la bonne Vierge de robes blanches et de bouquets de fleurs, et chantent des hymnes en son honneur. Les filles et les garçons qui sont promis l’un à l’autre, écrivent leurs noms ensemble sur l’écorce des hêtres autour de la fontaine de Notre-Dame, afin d’être heureux en mariage ; et ceux et celles qui ne savent point écrire, y mettent seulement leurs marques. »
Voilà ce que me raconta une des jeunes filles qui lavaient du linge à la fontaine de Notre-Dame-des-Bois. Je conjecturai, par le nombre et l’ancienneté de ces marques, que peu de paysans autrefois savaient écrire. Certainement il y a beaucoup de types et de symboles révérés sur les monuments des Romains et dans nos histoires qui n’ont pas des origines si respectables.
LA MÈRE.
Ah ! il faut que nous allions un jour nous promener à Notre-Dame-des-Bois avec nos enfants ; nous y porterons à manger ; nous y dînerons sur l’herbe, auprès de la fontaine.
LE PÈRE.
Ma chère amie, le chemin est rude pour y arriver ; mais la solitude dont je voulais d’abord vous parler n’est qu’à moitié chemin. C’est, comme je vous l’ai dit, une espèce de lande, moitié terre, moitié sable, entourée de roches et de collines couvertes d’arbres, au-dessus desquelles on aperçoit la petite chapelle de Notre-Dame-des-Bois. On y voit çà et là les ouvertures de quelques petits vallons, tapissées de pelouses du plus beau vert. Jamais la bêche n’a remué le terrain de ce lieu solitaire. Des pyramides pourprées de digitales, des touffes jaunes de mélilot parfumé, des girandoles de verbascum, des tapis violets de serpolet, des réseaux tremblants d’anémona-némorosa et de fraisiers, et une foule de plantes champêtres s’entre-mêlent aux lisières vertes de la forêt, aux flancs des roches, et se répandent en longs rayons jusque dans l’intérieur du bassin ; il n’y a que l’embouchure des vallons et les croupes des collines qui soient couvertes d’une herbe fine. Vers une des extrémités du bassin, est une grande flaque d’eau bordée de joncs et de roseaux. La commodité de cette eau et la tranquillité du lieu y attirent, dans toutes les saisons, des oiseaux étrangers et des animaux sauvages qui viennent y vivre en liberté. L’écureuil roux à la queue panachée s’y joue sur le feuillage toujours vert des sapins ; le lapin couleur de sable y trotte parmi le thym et le serpolet ; mais au moindre bruit, il se blottit à l’entrée de son trou : le râle aux longues jambes y court sous l’ombre des genêts jaunes, et on l’apercevrait à peine, s’il ne faisait entendre de temps en temps son cri, semblable au coassement d’une grenouille ; le coq de bruyère, avec ses plumes d’un noir de velours, son chaperon écarlate et son cou d’un vert lustré, se confond avec le pourpre des bruyères lointaines ; mais il se promène souvent sur la mousse, à l’ombre des pins, dont il mange les pommes. Quelquefois, il étend en rond sa belle queue, il abaisse ses ailes, il allonge son cou ; il va et vient sans cesse sur le tronc d’un pin, et il donne à sa voix une forte explosion, suivie d’un bruit semblable à celui d’une faux qu’on aiguise : vous diriez d’un faneur qui se prépare à faucher toutes les herbes du canton. Il n’y a point dans ce lieu de plante qui ne donne des asiles et des fruits hospitaliers à quelque espèce d’animal. Les grives voyageuses y reconnaissent en automne le genévrier du Nord : elles viennent par troupes se percher sur ses branches pour en récolter les graines. Le vanneau solitaire plane au-dessus de la flaque d’eau, en jetant des cris aigus, et la grue descend du haut des airs pour se reposer au milieu de ses roseaux. Les échos des roches répètent les cris de tous ces oiseaux, et les font retentir dans les vallons circonvoisins. Aux jeux et à la tranquillité de ces animaux, vous diriez qu’ils vivent sous la protection de Notre-Dame-des-Bois. Il est bien rare qu’on voie là des hommes, si ce ne sont quelques bergers des hameaux voisins, qui, vers la fin de l’été, y amènent paître leurs troupeaux. Souvent un cerf des Ardennes, venu de forêt en forêt des frontières de l’Allemagne, vient, après de longs détours, y chercher une retraite inconnue aux meutes altérées de son sang ; il renaît à la vie dans ces lieux ignorés des chasseurs ; il fuit le bruit des cors et il s’arrête au son des chalumeaux. Il regarde les bergers sur les collines voisines ; il s’approche d’eux, il soupire ; il oublie que ce sont des hommes, parce qu’ils ne font plus entendre les mêmes voix.
C’est dans ces lieux que je vous montrerai les objets qui m’occupaient loin de vous ; je vous dirai : Ces joncs agités le long des eaux me rappelaient les côtes de la Finlande toujours battues des vents ; ces genévriers et ces sapins, les forêts de votre patrie ; ces primevères et ces violettes, les fleurs dont vous aimiez à vous parer, et jusqu’au son de la petite cloche de Notre-Dame-des-Bois, en me rappelant dans cette solitude le nom de Marie, me rappelaient votre nom et votre souvenir. Je vous redemandais aux forêts, aux prairies, aux oiseaux voyageurs, aux vents et à l’aurore naissante ; mais c’était vous, ô mon Dieu ! à qui je devais redemander mon bonheur : vous seul êtes, sur la terre, l’asile de l’homme malheureux. Délicieuses campagnes, et vous plus touchantes encore, forêts inhabitées, roches moussues, douces fontaines, solitudes profondes, où l’on vit loin des hommes trompeurs et méchants, où le temps nous entraîne d’une course innocente, sans malfaisance, sans crainte et sans remords, ah ! qu’il est doux de vivre dans vos retraites ignorées, et d’entendre vos divins langages ! Vous nous annoncez par mille voix le Dieu qui vous donna l’être : vos lointains nous parlent de son immensité ; le cours de vos eaux, de son éternité ; vos hautes montagnes, de son pouvoir ; vos moissons, vos vergers, vos fleurs, de sa bonté ; vos sauvages habitants, de sa Providence ; et il ne vous a placé dans les cieux, soleil qui éclairez ces ravissants objets, que pour y élever nos yeux et nos espérances !