LA MÈRE, d’un ton attendri.

Toutes les fois que vous me parlez de la nature, vous me jetez dans le ravissement.

MONDOR, toujours caché.

Mon Système de la Nature ne dit pas un mot de tout cela. Certainement une Providence gouverne la nature. (Il regarde son livre et le jette loin de lui.) Va, je ne te veux plus voir, tu éteins à la fois l’intelligence et le sentiment.

LE PÈRE.

Tout ce que je vous ai fait apercevoir, n’est que le coup d’œil d’un homme sujet à l’erreur. Nous ne voyons que la moindre partie des ouvrages de Dieu ; et si toutes les observations des hommes étaient rassemblées sur cette partie, nous n’en aurions encore qu’un faible aperçu, lors même que chacun d’eux observerait avec autant de sagacité que Galien, Newton, Leweenhoek, Linnæus. Mais quelque imparfaites que fussent encore nos lumières, l’esprit le plus fort ne pourrait en soutenir l’ensemble ; il en serait ébloui, comme l’œil par l’éclat du soleil dans un jour serein.

Dieu nous a environnés des nuages de l’ignorance pour notre bonheur ; il nous a mis à une distance infinie de sa gloire, afin que nous n’en fussions pas anéantis. La simple vue de ses ouvrages suffit pour le faire connaître, quand même nous n’en aurions ni la jouissance ni l’intelligence. Il ne prend d’autres titres que celui de son existence propre. Tout passe, et il est seul celui qui est. Quand il a daigné se communiquer aux hommes, il ne s’est point annoncé sous les noms que les Platons et les sages de tous les temps lui ont donnés à l’envi, de grand géomètre, de souverain architecte, de Dieu du jour, d’âme universelle du monde. Il est cela, et il est des millions de fois plus que tout cela. Il a des qualités pour lesquelles nos esprits n’ont point de pensée, ni nos langues d’expression. S’il laisse échapper de temps en temps quelque étincelle de sa lumière au milieu de notre nuit profonde, alors les arts éclosent sur la terre, les sciences fleurissent, les découvertes paraissent de toutes parts ; les peuples sont dans l’admiration. Cependant les hommes de génie qui les éclairent et qui les étonnent, n’ont allumé leur flambeau qu’à un petit rayon de son intelligence : laissons-leur poursuivre cette gloire. Dieu a mis à la portée de tous les hommes des biens plus utiles et plus sublimes que les talents : ce sont les vertus : tâchons d’en faire notre lot. Hommes aveugles et passagers, nous n’avons point été introduits dans cette grande scène de la nature pour assister aux conseils de son auteur, mais pour nous entr’aider et nous secourir. Nous sommes sur la terre pour la cultiver et non pour la connaître… Quels agréments puis-je ajouter pour vous à ceux de cette solitude ?

LA MÈRE.

Il ne m’y reste rien à souhaiter, sinon que la bonté du ciel ne m’y laisse pas vivre après vous.

LE PÈRE.