LE PÈRE, à sa femme et à sa fille.
Mangez donc. Ne savons-nous pas qu’une Providence gouverne toutes choses ? Ferons-nous comme ces vains savants qui ne parlent de la Providence que pour en discourir ? Chère épouse, je blâme mon fils de s’éloigner d’ici sans votre consentement et le mien, mais j’aime qu’il s’abandonne de bonne heure à cette puissance surnaturelle. C’est le sentiment de sa protection qui est dans l’homme l’unique source du courage et de la vertu. J’ai éprouvé dans ma vie des inquiétudes bien cruelles et bien vaines pour n’avoir pas conservé cette confiance pure et indépendante des hommes ; car enfin, au milieu de mes malheurs multipliés, j’ai toujours vécu libre, et jamais rien de ce qui m’était nécessaire ne m’a manqué. J’ai vu mes services sans récompenses, et mes actions les plus louables calomniées. Malheureux au-dehors et au-dedans pour m’être fié aux hommes, je tombai malade de déplaisir : enfin, ne comptant plus sur les autres ni sur moi-même, je m’abandonnai tout entier à cette Providence qui m’avait sauvé d’une infinité de dangers. Dès que j’eus tourné mon cœur vers elle, elle vint à mon aide. J’étais sans fortune, et je ne connaissais plus de moyen honnête d’en acquérir, lorsqu’une personne qui m’était inconnue m’obtint du prince des secours dont j’ai subsisté longtemps dans la solitude. J’y jouissais avec délices des contemplations de la nature, et je comptais passer ainsi heureusement le reste de mes jours ; mais la retraite de mon respectable patron, ou peut-être des ennemis secrets, me firent perdre l’unique moyen que j’eusse de vivre. Je n’avais plus rien à espérer dans le monde, et je venais par surcroît d’éprouver les maux domestiques les plus cruels, lorsque la Providence mit dans le cœur de notre jeune monarque de faire lui-même des hommes heureux. Il vint à savoir, je ne sais comment, que je l’avais servi en plusieurs occasions périlleuses, sans que j’eusse recueilli d’autre fruit de mes services que des persécutions. Il fit tomber sur moi un de ses bienfaits ; il me donna ce bouquet de bois que nous habitons ; il combla mes vœux. Je n’avais demandé toute ma vie d’autre bien à la fortune.
LA MÈRE.
Ah ! que le prince est digne de notre reconnaissance ! puisse-t-il trouver la récompense de son bienfait dans l’amour de son épouse et de ses enfants !
ANTOINETTE.
Et aussi dans l’amitié de ses frères !
LE PÈRE.
Un bonheur ne vient pas seul. Il me fallait dans cette solitude une compagne douce, indulgente, sensible, pieuse, assez éclairée pour connaître le monde, et assez sage pour le mépriser. Il fallait qu’elle eût été bien malheureuse, et que son cœur brisé, cherchant un appui, se joignît au mien, comme une main dans le malheur se joint à une autre main. Je me rappelais souvent que lorsque je servais dans le Nord, la Providence me l’avait offerte en vous ; mais séduit alors par de vaines idées de gloire, attiré vers ma patrie par les besoins de mon cœur, je joignais aux autres regrets de ma vie celui d’avoir eu mon bonheur entre les mains et de l’avoir laissé échapper. Vos propres revers vous ramenèrent à moi, plus malheureuse et plus intéressante. J’ai trouvé en vous toutes les convenances que je pouvais désirer ; votre humeur douce et aimante a calmé ma mélancolie ; mes jours sont filés d’or et de soie depuis qu’ils sont mêlés aux vôtres : ne les troublons point par de vaines inquiétudes. Oui, j’aimerais mieux ne vivre qu’un jour dans la pauvreté en me fiant entièrement à la Providence, que de vivre un siècle dans l’opulence en me reposant sur mes propres lumières ; je passerais au moins dans la vie quelques instants purs et sans trouble.
MONDOR, toujours caché.
Le roi les a logés là. Le roi fait du bien sans qu’on le sache. Voyez à quoi j’allais m’exposer !