ANTOINETTE.
O mon papa ! mon frère n’a point de secrets pour moi, qu’il voulût cacher à vous ou à maman. Je ne l’ai vu s’éloigner d’ici tout seul que deux fois. La première, il me fit bien peur. Vous n’étiez pas à la maison. Il crut voir passer un loup le long de la forêt ; il courut prendre votre fusil, et poursuivit cet animal, mais de bien près : par bonheur ce n’était point un loup, c’était un grand chien de berger.
Une autre fois, comme il déjeunait avec moi dans cet endroit même, il s’écarta bien loin dans la plaine pour voir ce qu’y faisait une pauvre femme qu’il avait vue passer devant nous, portant dans ses bras un enfant à la mamelle. Elle paraissait occupée à fouiller la terre avec ses mains ; il la trouva cherchant pour vivre de petits navets sauvages, qu’elle mangeait tout crus : il lui donna son déjeuner.
LA MÈRE.
Ah ! la charmante action ! Pourquoi ne nous amena-t-il pas cette pauvre mère à la maison !… Mais… qui est-ce qui vient à nous ? c’est une demoiselle. Oh ! mon Dieu ! elle est à peine vêtue ; elle paraît bien fatiguée ; elle semble hésiter si elle s’approchera de nous. Appelons-la, mon ami ; n’est-ce pas ? (Le père y consent d’un mouvement de la tête.) Mademoiselle ! Mademoiselle !
(En ce moment, on voit paraître une pauvre demoiselle vêtue d’une vieille robe de soie en lambeaux, et en mantelet noir tout déchiré. Elle tient d’une main une petite canne, et de l’autre un chapelet. Elle s’approche de la barrière en faisant beaucoup de révérences.)
LA DEMOISELLE.
Je vous salue, Monsieur et Madame, et vous aussi, ma noble demoiselle. Dites-moi, je vous prie, s’il y a quelque auberge près d’ici ; je me sens le cœur faible ; je voudrais trouver un peu de pain bis et de lait, pour de l’argent.
LA MÈRE.
Mademoiselle, je ne sais point s’il y a des auberges aux environs. J’ai ouï dire qu’il y en avait près de ce grand château que vous voyez là-bas ; mais faites-nous le plaisir de vous rafraîchir avec nous ; asseyez-vous là… là, s’il vous plaît, auprès de mon mari.