LE PÈRE.
Rassurez-vous, Mademoiselle, vous n’avez rien à craindre ici.
MONDOR, toujours caché.
Que veut dire cette créature-là ? elle parle de moi, et je ne l’ai jamais vue : elle a perdu l’esprit.
LA MÈRE, à la demoiselle qui pleure.
Apaisez-vous, ma chère demoiselle, la Providence vous tirera d’embarras. Vous pouvez reposer ici en sûreté pendant plusieurs jours ; personne ne vous y inquiétera : vous êtes ici sur le terrain du roi.
LA DEMOISELLE.
Sur le terrain du roi ? oh ! je m’en irai tout-à-l’heure, ma respectable dame, car on me ferait arrêter au nom du roi ; vous en jugerez vous-même. Quelque misérable que je paraisse, je suis la cousine du seigneur de ce château, mais cousine germaine, fille du frère de son père : nous avons été élevés ensemble. Lorsque mon cousin fut devenu un peu grand, on trouva l’occasion de l’envoyer à Paris, où, je ne sais comment, il est parvenu à faire une fortune immense. Mon père, qui était son oncle, en conçut pour moi de grandes espérances, d’abord à cause de notre parenté, et ensuite à cause de l’amitié qui nous avait unis dans le premier âge. Il me mit donc au couvent à Rennes, et il m’y donna des maîtres de toute espèce, dans la persuasion qu’il rejaillirait un jour sur moi quelque chose de la fortune de mon cousin, et qu’il fallait m’en rendre digne par mon éducation. Cette éducation consomma une grande partie de mon petit patrimoine ; et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que quand je sortis du couvent, ce qui n’arriva qu’à la mort de mon père, je savais un peu de tout, et je n’étais propre à rien. Je n’étais pas jolie, comme vous voyez ; cependant il se présenta un gentilhomme qui s’offrit de m’épouser pourvu que mon cousin de Paris voulût lui faire avoir un bon emploi. J’écrivis plusieurs fois à ce sujet à mon cousin. Mais mon parent, qui avait oublié depuis longtemps sa famille, refusa de s’employer pour mon prétendu ; et celui-ci, à son tour, m’abandonna lorsqu’il me vit sans crédit et sans dot.
Dans le chagrin de son cruel abandon, je perdis quelque temps la raison. Je quittai mon pays ; ensuite, après avoir erré longtemps de parents en parents, repoussée par chacun d’eux tour à tour, je rassemblai les petits débris de ma fortune pour venir solliciter à Paris la pitié de mon cousin.
La raison m’était tout-à-fait revenue ; néanmoins, quand je me présentai à son hôtel, il refusa de me voir ; il me fit dire par son portier de n’y jamais reparaître. Mes moyens furent bientôt épuisés. Ne sachant aucun métier, je ne trouvai d’autre ressource, pour vivre, que de chercher à être femme de chambre. Que de larmes je me serais épargnées, si j’avais su faire seulement un chapeau de paille ! mais j’étais encore loin de mon compte. Il me fallait des recommandations pour être femme de chambre. Je crus que le nom de mon cousin, auquel on avait sacrifié mon patrimoine, pourrait au moins me donner du pain dans la servitude : je m’annonçai donc auprès de plusieurs femmes de qualité comme la cousine germaine de M. Mondor. Mais dès que sa femme, qui est très-fière, sut que je me disais de ses parentes pour être femme de chambre, elle devint furieuse ; elle me fit dire que si je m’annonçais encore à ce titre, elle me ferait enfermer comme fille. Je passais ma vie dans les larmes, dans un cabinet obscur d’un hôtel garni où j’ai vécu trois hivers sans feu, vendant pour subsister, pièce à pièce, mes robes et mon linge. Enfin, n’ayant plus rien en ma disposition, sans aide, sans crédit, et ne sachant où donner de la tête, avant de retourner dans mon pays, j’ai résolu de faire un pèlerinage à la bonne sainte Anne d’Auray, si je ne meurs pas en chemin.