Le maître m’a fait bien des compliments ; il m’appelait son petit ange… Mais, mon père, une chose m’a fait bien de la peine ; c’est que quand ce petit Savoyard m’a vu dans le danger où je m’étais mis pour l’en tirer, il m’a laissé et s’est enfui.
LE PÈRE.
Mon fils, voilà à quoi vous devez vous attendre quand vous ferez du bien aux hommes ; mais loin de vous en affliger, vous devez vous en réjouir. Si les hommes l’oublient, Dieu s’en souviendra ; il n’y a pas un seul acte de vertu de perdu pour lui, sur une terre où il n’a pas laissé perdre une seule goutte d’eau.
MONDOR, fort agité, va et vient pendant cette conversation ; il dit à part :
Un carrosse, des masques, des cavaliers armés au milieu de la nuit ! une femme déguisée, et une lettre à mon adresse ! Quelle catastrophe est arrivée chez moi ? Il faut que je m’en retourne tout-à-l’heure… Mais si j’attends à ce soir à recevoir cette lettre, je redoublerai mon inquiétude… Dès que mes gens me verront arriver au château, n’accourront-ils pas tous pour me raconter ce qui s’est passé dans mon absence ? Oui, mais les raisons secrètes, les motifs, les principaux points de cette manœuvre-là, il ne faut pas les demander à des laquais, surtout à des laquais aussi indifférents sur mes intérêts que les miens. Je ne le saurai que ce soir par cette lettre qui m’est adressée : je mourrai mille fois d’impatience d’ici à ce temps-là… D’un autre côté, si je me fais connaître à ces honnêtes gens, que vont-ils penser de moi ? Ferai-je l’aveu de mes duretés devant des étrangers, en présence même de ma pauvre cousine qui en a été la victime ? Allons, retournons au château… Mais attendre jusqu’à ce soir ! je vivrai jusqu’à ce soir dans les tourments ; chaque instant me paraîtra un siècle : l’appréhension du mal est plus redoutable que le mal même. Allons, on ne cesse de tomber que quand on est dans le fond de l’abîme : achetons la certitude de notre malheur par un peu de confusion. (Il se rapproche de la barrière et dit tout haut :) Mon respectable voisin, je suis le seigneur du château que vous voyez là-bas : c’est à moi qu’est adressée la lettre que votre fils a reçue cette nuit : je m’appelle Mondor.
Toute la compagnie est saisie d’étonnement. Henri le regarde fixement ; la mère rougit et baisse les yeux ; Antoinette effrayée joint ses deux mains, et se presse contre sa mère ; la demoiselle étrangère laisse tomber ses deux bras, et considère Mondor les yeux et la bouche ouverts.)
LE PÈRE.
Vous paraissez, Monsieur, un homme digne de foi ; mais mettez-vous à ma place. L’envoi de cette lettre, comme vous l’avez entendu vous-même, a été accompagné de circonstances extraordinaires ; elle paraît très-importante : puis-je la remettre entre vos mains sans vous connaître ? (A l’étrangère :) Mademoiselle, reconnaissez-vous Monsieur pour votre cousin ?
LA DEMOISELLE.
Oh ! mon cousin ne va point seul à pied ; il ne sort jamais qu’en carrosse. Oh ! sûrement, Monsieur, vous n’êtes pas mon cousin.