Mes chers voisins, je ne vous le cèle pas, j’étais venu ici dans l’intention d’accroître mon domaine aux dépens du vôtre. J’étais assis, un livre à la main, au bord de cette haie, d’où j’ai entendu vos touchants entretiens. Vous avez rallumé dans mon esprit un rayon de cette raison universelle qui gouverne toutes choses ; vous m’avez rappelé à la vertu par la sainteté de vos mœurs, et par le calme de vos jours ; j’ai vu dans une heure plus de félicité chez vous, que je n’en ai goûté dans mon château pendant toute ma vie. J’ai entendu vos projets, femme respectable, ainsi que les vôtres, digne père de famille. Je vous fais présent de cette portion de terre qui est devant vous. Satisfaites vos âmes bienfaisantes ; faites-y élever un temple qui serve d’asile aux infortunés : j’en ferai les frais. Apprenez-moi à bien user de la fortune et à mettre à profit ce temps rapide qui s’écoule sans retour et si inutilement dans le monde, au milieu des frivolités, des soucis et des amertumes. Je ne vous demande en récompense que la permission de venir quelquefois soulager mes ennuis par le spectacle de votre bonheur.
LE PÈRE.
Mon voisin, je ne saurais accepter votre offre généreuse : un bienfait de cette nature est une chaîne trop pesante ; la reconnaissance l’attache au cœur de l’obligé, tandis qu’elle ne tient qu’à la main du bienfaiteur.
MONDOR.
Vous avez raison. Eh bien ! trouvez bon que je fasse les frais de la fête du roi, dont je vous ai entendu former le plan. Madame veut y joindre une loterie pour de pauvres enfants ; j’en fournirai les lots, de la même nature que son lot principal. Je ferai faire des habits convenables à leur âge, et ils danseront, vêtus de neuf, autour des bustes du roi et de la reine ; je traiterai de la même manière leurs pères et leurs mères dans la cour de mon château. Vous ordonnerez votre fête comme vous l’entendrez, et, si vous me le permettez, je m’y présenterai sans la moindre prétention.
LE PÈRE.
Chère épouse, cet arrangement vous plaît-il ?
LA MÈRE.
Il me plaira, s’il vous agrée.
MONDOR.