Le tigre est plus dangereux que le loup ; il est rusé comme le chat, mais il n'a pas de courage : les chiens l'attaquent hardiment.

Il n'en est pas de même du lion. Dès qu'ils ont éventé sa voie, la frayeur les saisit. S'ils le voient, ils l'arrêtent ; mais ils ne l'approchent pas. Les chasseurs le tirent avec des fusils d'un très-gros calibre. J'en ai manié quelques-uns ; il n'y a guère qu'un paysan du Cap qui puisse s'en servir.

On ne trouve de lions qu'à soixante lieues d'ici ; cet animal habite les forêts de l'intérieur ; son rugissement ressemble de loin au bruit sourd du tonnerre. Il attaque peu l'homme, qu'il ne cherche ni n'évite ; mais si un chasseur le blesse, il le choisit au milieu des autres, et s'élance sur lui avec une fureur implacable. La Compagnie donne, pour cette chasse, des permissions et des récompenses.

Voici un fait dont j'ai pour garans, le gouverneur, M. de Tolback, M. Berg, le major de la place et les principaux habitans du lieu.

On trouve à soixante lieues du Cap, dans les terres incultes, une quantité prodigieuse de petits cabris. J'en ai vu à la ménagerie de la Compagnie : ils ont deux petites dagues sur la tête ; leur poil est fauve avec des taches blanches. Ces animaux paissent en si grand nombre, que ceux qui marchent en avant dévorent toute la verdure de la campagne et deviennent fort gras, tandis que ceux qui suivent ne trouvent presque rien, et sont très-maigres. Ils marchent ainsi en grandes colonnes jusqu'à ce qu'ils soient arrêtés par quelque chaîne de montagnes ; alors ils rebroussent chemin, et ceux de la queue trouvant à leur tour des herbes nouvelles, réparent leur embonpoint, tandis que ceux qui marchaient devant, le perdent. On a essayé d'en former des troupeaux ; mais ils ne s'apprivoisent jamais. Ces armées innombrables sont toujours suivies de grandes troupes de lions et de tigres, comme si la nature avait voulu assurer une subsistance aux bêtes féroces. On ne peut guère douter, sur la foi des hommes que j'ai nommés, qu'il n'y ait des armées de lions dans l'intérieur de l'Afrique ; d'ailleurs la tradition hollandaise est conforme à l'histoire. Polybe dit qu'étant avec Scipion en Afrique, il vit un grand nombre de lions qu'on avait mis en croix pour éloigner les autres des villages. Pompée, dit Pline, en mit à la fois six cents aux combats du Colisée ; il y en avait trois cent quinze mâles. Il y a quelque cause physique qui semble réserver l'Afrique aux animaux. On peut présumer que c'est la disette d'eau, laquelle a empêché les hommes de s'y multiplier et d'y former de grandes nations comme en Asie. Dans une si grande étendue de côtes, il ne sort qu'un petit nombre de rivières peu considérables. Les animaux qui paissent, peuvent se passer long-temps de boire. J'ai vu, sur des vaisseaux, des moutons qui ne buvaient que tous les huit jours, quoiqu'ils vécussent d'herbes sèches.

Les Hollandais ont formé des établissemens à trois cents lieues le long de l'Océan, et à cent cinquante sur le canal de Mozambique ; ils n'en ont guère à plus de cinquante lieues dans les terres. On prétend que cette colonie peut mettre sous les armes quatre ou cinq mille blancs ; mais il serait difficile de les rassembler. Ils en augmenteraient bientôt le nombre, s'ils permettaient l'exercice libre des religions. La Hollande craint peut-être pour elle-même l'accroissement de cette colonie, préférable en tout à la métropole. L'air y est pur et tempéré ; tous les vivres y abondent ; un quintal de blé n'y vaut que 5 fr. ; dix livres de mouton 22 sous ; une lègre de vin contenant deux barriques et demie, 150 liv. On perçoit sur ces ventes qui se font aux étrangers, des droits considérables ; l'habitant vit à beaucoup meilleur marché.

Ce pays donne encore au commerce, des peaux de mouton, de bœuf, de veau marin, de tigre ; de l'aloès, des salaisons, du beurre, des fruits secs, et toutes sortes de comestibles. On a essayé inutilement d'y planter le café et la canne à sucre : les végétaux de l'Asie n'y réussissent pas. Le chêne y croît vite, mais il ne vaut rien pour les constructions, il est trop tendre. Le sapin n'y vient pas. Le pin s'y élève à une hauteur médiocre. Ce pays aurait pu devenir, par sa position, l'entrepôt du commerce de l'Asie ; mais les arsenaux de la marine sont dans le nord de l'Europe. D'ailleurs sa rade est peu sûre, et sa relâche est toujours périlleuse. J'ai vu dans cette saison, qui est la plus belle de l'année, plusieurs vaisseaux forcés d'appareiller. Après tout, il doit remercier la nature, qui lui a donné tout ce qui était nécessaire aux besoins des Européens ; de n'y avoir pas ajouté ce qui pouvait servir à leurs passions.

Au Cap de Bonne-Espérance, ce 10 février 1771.

LETTRE XXIII.
ESCLAVES, HOTTENTOTS, HOLLANDAIS.

L'abondance du pays se répand sur les esclaves. Ils ont du pain et des légumes à discrétion. On distribue à deux noirs un mouton par semaine. Ils ne travaillent point le dimanche. Ils couchent sur des lits avec des matelas et des couvertures. Les hommes et les femmes sont chaudement vêtus. Je parle de ces choses comme témoin, et pour l'avoir su de plusieurs noirs que les Français avaient vendus aux Hollandais, pour les punir, disaient-ils, mais dans le fond pour y profiter. Un esclave coûte ici une fois plus qu'à l'Ile-de-France ; l'homme y est donc une fois plus précieux. Le sort de ces noirs serait préférable à celui de nos paysans d'Europe, si quelque chose pouvait compenser la liberté.