Messire Gilles. Oui, qu'une mauvaise, c'est tout un. Elles sont toutes bonnes: si elles ne sont bonnes à dieu, elles sont bonnes au diable. Or paix, encore un coup, écoutez. Des personnes de bien avoient fait faire une image de saint Michel en notre église; en quoi le sculpteur avoit suivi la commune opinion des autres, ayant fait l'ange en vrai ange, & le diable comme un vrai diable d'enfer; mais parce qu'il n'étoit pas bien informé des résolutions de nos docteurs, il commit hérésie; à quoi sont sujets les pauvres sculpteurs, peintres, libraires, orfévres, & tels gens qui savent tout. J'excepte ceux qui ne s'accoûtrent guere de religion, lesquels sont pour l'enfer. Cet ouvrier fit saint Michel couvert en endroits douillets, ayant une cotte-d'armes, & ses bonnes aîles des fêtes, & un gros bâton de la croix, aussi gros que celui de Cîteaux: & sous ses pieds étoit couché le diable tout nud, qui n'avoit que le cul les dents & les griffes: c'étoit bien pour faire miracle. Il falloit plutôt armer le diable de toutes pieces, à l'avantage, à l'épreuve du canon, ayant la porte-piece, le haut appareil, bref tout le fait, ainsi que les preux armés à la payenne; & faire l'ange tout nud, avec une robe de Quasimodo. Je ne suis fâché que d'une chose; c'est que l'ange ne tuât le diable tout tué. Quoi! de laisser aller tel ennemi sur sa foi? Je n'aurois garde si je le tenois. Or, l'ouvrier, pour n'avoir étudié qu'au ciseau & au maillet, alloit suivant le grand chemin, comme un beau jeune pélerin qui revient. Le diable, comme vous savez, étoit couché sur les reims, & levoit les jambes en haut, si qu'il montra son composé de deux grosses fesses de provision.

Silvius. Etoit-ce plate peinture, ou bosse?

Messire Gilles. Que vous avez la tête dure! Ne vous ai-je pas parlé d'un sculpteur? (Si j'eusse dit comme la reine des pois pilés, vous eussiez eu occasion. Un jour cet ouvrier étoit chez elle, & m'en parlant, elle me dit: j'ai céans le meilleur culteur du monde). Je vous dis que cette figure étoit en bosse, & non si grande que ne l'eussiez bien portée; à savoir l'ange entre vos bras, & le diable à votre cou. Ce diable, se défendant, paroissoit à cul vu, & montroit deux gros dintiers, comme pommes de caspendu, en la forme de beaux gros couillons pourtraits de naturel. Un jour que le vieux chantre de l'église dînoit chez moi, le baron notre ami lui fit la guerre de ce diable endidime, qui étoit chose moult honteuse à voir aux yeux délicats de ces pudiques filles. Le bon homme rioit, & remarquoit ce qu'il lui disoit; & si bien, qu'après être sorti, il alla à l'église voir s'il étoit vrai. Ayant vu cette vérité, il fit assembler la compagnie, remontrant que les hérétiques auroient occasion de contaminer le prétoire, si on ne prenoit garde à ce dont il faisoit plainte, sur le sujet des trébillons de ce diable. Le tout fut remis au prochain chapitre, auquel, le fait vérifié, commissaires, dont il fut l'un, furent nommés, pour monocordialement, selon la conclusion, châtrer le diable. Le bon homme fut avoué des autres; ainsi il se transporta, dès l'après-dînée, sur le lieu, & mit à exécution la charge, menant le sculpteur sur le lieu, faisant entendre l'intention de messieurs, en lui interprétant la clause de la conclusion, laquelle étoit en latin de chapitre, en ces mots: coupibus couillibus rasibus du culibus à diabolus. Et cela entendu, lui dit: frere mon ami, faites votre état. L'ouvrier sarcla ces horribles verues, qui exhorbitamment faisoient démanger le cul au diable; lequel par la réale, non huguenotique, mais catholique apposition du ferrement, fut visiblement, non imaginairement, châtré, sené & écouillé, au grand préjudice de toute la race diabolique. Je vous assure que les cicatrices y sont encore, & y paroissent oculiquement. Et de cette aventure-là, est avenu qu'on appelle à cette heure ces esprits-là pauvres diables; & de fait, est bien pauvre celui qui n'a plus que ces tristes témoins, & on les lui ôte. Mais de ceci, comme dit Hermès Trimégiste, est avenu un grand malheur. C'est que tels diables ne peuvent plus engendrer par le bas; partant ils engendrent, à cette heure, par le haut toutes les méchantes opinions & hérésies qu'ils vous font concevoir en vos têtes. La chambre de l'édit ayant été importunée de ce désastre, avisa, du tems des apôtres, à remédier à ce malheur, afin de contenter les diables en forme de représailles; tellement que par accord vérifié ès chambres impériales, avec le consentement des Vénitiens & du pape, on bailleroit aux diables de manufacture les couillons d'infinis gros couillaux, qui vivent de l'ombre du crucifix, aussi bien ici qu'en Angleterre. C'est une belle vie, d'autant que leur viande est visible, & non palpable, viande qui grossit ou amenuise, à ce qu'on dit. Mais je n'en crois que le vrai, qui est que, sous cette ombre, il y a de gros coqs d'inde & telles viandes, que l'ombre cachant, on ne nomme que l'apparence. Ainsi les pauvres gens vivent d'ombrages; cela leur passe rasibus du goulier; voire, mais le bon profit ne se dit pas. O belle cabale! Mignons, multipliez les ombres à la venue des lumieres; cela est de droit: à mas ventos, mas vellas; & gai, que je sais de langues! Je vous assure, à ce qu'en dit Carondas, le diable soit le sot; il se fâche que je le nomme. Par dépit de lui, j'en mettrai sous silence plus de trois vingts & dix-sept. Qu'ils s'aillent faire lanterner. Le droit françois déclare que c'est un grand bien que les diables soient châtrés, parce que tels, qui sont doctes, s'amuseront à chercher des caillettes qui leur soient propres, pour les mettre où il y en a faute, afin de récompenser l'intéressé; & ainsi laisseront en paix le monde, restant en quête de trébillons: que les vôtres fussent à vendre!

Rencontre.

XXX. Je te prie, page, laquais, novice, enfant de chœur, lévron de l'antechrist, qui que tu sois, donne-moi à boire, tant j'ai eu de peine à trouver un nom significatif pour dire, devant les filles, les pendloches humaines. Mais dà, quand j'y pense, vous êtes de grosses bêtes, que vous ne m'en avez avisé. L'autre jour, la fille de chambre de ma cousine du Val nous enseigna de les nommer. Notre laquais, venant de Saumur, entra en la cuisine, où la fille de chambre étoit descendue quérir du feu. Le gars contoit qu'il avoit vu grande & pitoyable misere; c'est que ce pauvre marchand, qui, la semaine devant, avoit vendu des hardes à mademoiselle, étoit tombé entre les mains des voleurs, qui lui avoient ôté toute sa marchandise; &, davantage, lui avoient arraché les (il se teut, & n'osa dire tout outre, à cause de cette fille. Il ne fit pas comme Regnard, qui prêchant aux jacobins, & tançant les mangeurs de chair en carême & jours défendus, dit: je voudrois, par fin souhait, que tous ces gourmans fussent sur la montagne de Tarare, avec un quartier de lard pendu aux couilles); après un peu de hésitation, il proféra: ils lui ont arraché les génitoires. Cette fille court en hâte, pour en faire le conte à sa maîtresse; & encore toute hors d'haleine, dit: mademoiselle, le grand malheur! Ces méchans lui ont arraché les histoires. Depuis on a mis en proverbe parmi nos sœurs, que ce qu'on dit faire la pauvreté, ou besogner, est maintenant nommé histoire, en bon françois. Messieurs les peintres, & vous qui entendez le métier, prêtez l'oreille à tout ceci. A ces paroles, voilà messire Guillaume le Vermeil, qui, tout comme en colere, va dire: vous m'avez empêché de faire le conte de madame des Manigances, que vous avez nommée reine des pois pilés, parce qu'à la cour elle étoit bien plus chichement habillée que les autres. Je vous assure véritablement, ainsi que de dire, quand tout est dit; rien, rien, pour néant; ainsi véritablement, comme dit l'autre: ha, ha, laissez-moi dire, basta, basta. Passez, révérend; ainsi je ne mens point; a, a, ces petits diablotins: véritablement vous m'interrompez, r r r a a a, je crie; je le dis ainsi que de dire. Son ouvrier avoit nom maître Nicolas; ce fut lui véritablement, ainsi qu'il fut, oui certes, ou cent mille petits diablotins, sec & au delà, qui fut cause véritablement qu'elle dit ce mot; & Ferchaudiere y étoit.

Egezzippus. Tais-toi, je te prie, pauvre cheval, & bois; tu as la langue si aride, que tu nous lamponneras d'ici à demain. J'y étois. Il est certain que le maître d'hôtel & l'aumônier, qui se nommoit messire René Goulenoire, étoient présens. Et je demandai à ce maître, qui me montroit la cire qu'il avoit ébauchée: maître Nicolas, que ne dépêchez-vous de parfaire le portrait de madame? Il me répond: par ma foi, Monsieur, je la besogne tous les jours; & ne la puis achever.

Diogenes. Voilà parler, cela! Qu'en dites-vous? Que pensez-vous de ces gentillesses? Sont-elles pas de grande édification? Qu'en pensez-vous, Messieurs, qui faites des consciences à prendre mouches, & vieux affamés de vaine réputation? goulus de folle gloire qui vous démange, l'impudence à l'ombre de l'eau, le manique ou tibérine, tandis que vous vous tuez le cœur & le corps à charrier les ames vers la mélancolie, tâchant aussi de nous faire payer la voiture, quand le diable vous emportera; qui séchez de paillarde envie, dont vous regorgez, comme le savon des levres des gueux qui vivent sur le grand trimard? Vous, lourdauts, mes amis du foie, cousins de la rate, & mignons de petites tripes foireuses, ignorez-vous, d'ici à quelques siecles, que ce simpose ne soit, selon son mérite, tenu pour authentique, autant ou plus que toutes les calenderies grecques qui vous font bon ventre, & lesquelles vous croyez sans difficulté, suant jour & nuit après, pour dégaîner une pauvre parole, vous y harassant comme taureaux baniers qui vétellent toutes les vaches d'une paroisse à la rangette? Petits poupeaux de lait, je vous avertis que vieilles folies deviennent sagesses; & les anciens mensonges se transforment en de belles petites vérités, dont vous savez extraire à propos l'essence vivifiante, qui établit vos affaires. A quoi faire, si cela n'est, vous donner tant de peine à griffonner le papier, pour le barbouiller de commentaires sur tant de folies de Poëtes, & Orateurs, & fouilleaucoffres qui les ont écrites en buvant & se riant; & les estimez tant sérieuses, & telles les persuadez aux pifres symbolisans, qui, suivant mêmes friponneries de doctrine que vous, dégénerant; si que, d'hommes qu'ils étoient ou pouvoient être, ils deviennent animaux fantastiques & rêveurs, comme la plupart de nos savans qui sont tant veaux, que les diables, aux heures de récréation, en font des contes pour rire? La plupart, comme tu disois tantôt, de ces gens de lettres, sont de vrais racleurs de savates, ratissant de vieilles antiquailles pour en avoir le verdet; & enfin ils ressemblent à mon chevau.

Cause.

XXXI. Catan. Jean vere, compere, votre chevau bâille.

Diogene. C'est cela, mon ami, jamais ne fut que vieilles gens qui groignissent, & jeunes gens qui s'éjouissent. Belle bouche, beaux yeux, qu'en dites-vous? Esprits de bien, je vous désire santé, & de l'argent. C'est tout; je voudrois que le plus gros & grand de ces censeurs fût tout d'or en ma cave.