Alf. de Castro. Oui da; il y a la saint Jean qu'on fauche, la saint Jean qu'on tond, la saint Jean qu'on bat, & la saint Jean qu'on chauffe; c'est cette là, je l'ai trouvée; & étoit fort près de la nuit. Vous savez qu'en ce pays-là les maisons sont près la montagne, & n'ont qu'une cheminée au milieu, sur le haut de laquelle il y a deux fenêtres ou portes, pour donner le vent par rencontre, afin que la fumée n'importune point. Or le vent étant tourné, le valet voulut aussi tourner les portes, en ouvrir une, & fermer l'autre, de laquelle un des gonds étant rompu ou arraché, il n'en put venir à bout, si qu'il lui fut force de monter en haut, & ce par la cheminée. Etant en haut, il avisa le défaut; mais il n'avoit point de marteau pour s'aider à descendre; il se fâchoit, de sorte qu'il alla par sur le toit, droit sur la montagne, quérir une pierre; & ainsi il fit un petit sentier, il racoûtra sa porte, puis descendit. Il y avoit un pauvre chaudronnier qui cherchoit logis; mais parce qu'il brunoit, il ne pouvoit voir de chemin; joint qu'il avoit neigé, depuis que le monde se fut retiré. Ce chaudronnier bien empêché, ne savoit que faire; il levoit nez à mont, découvrant ça & là; enfin, il avisa le sentier qu'avoit fait ce valet, & lui là: il le suivit; & voyant la clarté de la chandelle, il ouvre la porte, & cuidant entrer il se pousse dans la cheminée. Etant ébranlé, il n'y eut point moyen de se retenir, si qu'il tomba au milieu de la chambre, disant: dieu soit céans. Nous vîmes ce personnage noir & ses chaudrons, qui firent à nos oreilles une fois plus de bruit qu'ils n'eussent pu faire. Nous fuimes tous, cuidant que ce fut le maréchal des logis de Lucifer, qui vînt mettre dans ses chaudieres les petits enfans, pour les faire cuire, & nous envahir comme repues franches.
Histoire.
XXIX. Gaguin. Comment avoit nom ce chaudronnier?
Alf. de Castro. Il avoit nom Socrates.
Pogge. Tout beau, ne parlez pas si haut; d'autant que, si ce sage l'entend, il deviendra fou.
Alf. de Castro. O, ho! & les noms sont-ils pas communs? Et qui sait, à cette heure, lequel des deux est Socrates, puisque les noms sont pour les mortels, qui sont si sots qu'ils donnent des noms aux anges & aux diables? Je ne dis pas que cela ne fût bon à ceux qui seroient baptisés ou circoncis.
Illiric. Puisque tu fais tant le résolu, qu'avois-tu affaire de nous nommer ici? Et plusieurs s'en fâcheront, ne s'y trouvant pas.
L'autre. Si quelqu'un se fâche que je ne l'ai mis ici, ou quelqu'un de ses pareils prétérits ou futurs, qu'il y mette ceux qu'il voudra, & lui-même pour s'appaiser, ainsi que fait ma mere-grande: si on lui apporte sa soupe trop chaude elle la rafraîchira; si elle est trop salée, elle y mettra de l'eau; si elle est trop fade, elle la salera; s'il y en a trop, elle en laissera, s'il y en a assez, elle mangera tout, &c. C'est une bonne personne, pour une femme; elle trouve tout bon, afin de ne se marier point. Faites ainsi, mes bons amis du cœur; & notez que s'il y a quelque fantasque qui s'attriste de n'être ici ou les siens, & ne veut se soumettre à la juste raison que j'ai dite, il sache que je ne connois point les fils de putain. Je vous dirai pourtant, vous demandant excuse, qu'il y aura ici assez de place pour tous les fous, pourvu que l'on les y mette l'un après l'autre. En Allemagne, les Allemands y mettront leurs fous; en France, les François; en Angleterre, les Anglois; en Espagne, les Espagnols; en Suisse, les Italiens; en Turquie, le reste: & puis, que l'on fasse si grand-chere qu'on voudra; soit en droit, soit en musique, soit en canon soit en théologie, soit en gendarmerie ou marchandise, ou médecine, ou toute telle autre sorte que vous imaginerez, sans y mêler les grenetiers, parce qu'ils sont le sel du monde; ils salent les autres fous, de par le roi: bran pour eux.
De Casibus. Qui est-ce qui parle de bran?
Madame. C'est moi.