Cependant ces assurances n'inspirent à l'ambassadeur qu'une médiocre confiance, d'autant plus que Talleyrand s'emploie à raviver ses soupçons sur les intentions de l'Autriche et de la Russie. D'ailleurs n'a-t-il pas recueilli lui-même, à son passage à Vienne, des preuves certaines que l'Autriche avait fourni au «traître Karageorges» des vivres et des munitions. Le général Sebastiani, à qui il en a touché deux mots, lui a promis qu'il ne manquerait pas de faire des représentations au gouvernement autrichien mais qu'il n'avait mandat de s'occuper officiellement de la question qu'à son arrivée à Constantinople où il compte adresser une note à l'ambassadeur d'Autriche[8].

[8] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.

Sur ces entrefaites éclatait l'affaire de Raguse. Le lendemain du jour où ces entrevues avaient lieu, Mouhib découvrait dans les gazettes que Napoléon venait de donner à ses généraux l'ordre d'envahir le territoire de Dobrevnik[9]. Il en croit à peine ses yeux, mais la nouvelle lui apparaît si invraisemblable qu'il néglige d'aller aux informations. «Cependant, écrit-il, le jour suivant, je lisais dans le Moniteur, la gazette principale, un exposé des motifs de cette occupation. A cette nouvelle je me crus frappé de paralysie.» Il lui revient d'autre part que Sebastiani venait d'ajourner son départ pour Constantinople et cette autre nouvelle n'est pas faite pour dissiper ses angoisses.

[9] Raguse.

Impatient d'entrer en conversation il se précipite chez lui pour en obtenir des éclaircissements. «Dissimulant, écrit-il, le but de ma visite, je mets d'abord l'entretien sur les affaires de Valachie, puis comme je me levais pour me retirer, je lui dis que j'avais lu dans les gazettes que Torcy venait d'être nommé gouverneur de Dobrevnik.

«—C'est exact, m'a-t-il répondu, mais l'occupation en question n'a d'autre but que de surveiller les Russes qui sont à Corfou où ils disposent de nombreuses troupes, ce qui pourrait les disposer à préparer un coup de main sur les côtes illiriennes. Une autre raison qui nous a déterminé à occuper cette place, c'est qu'elle possède un port où le mouillage est excellent et propre au ravitaillement de notre armée, ce qui n'est pas le cas du port de Cattaro. D'ailleurs, la proclamation du général chargé de cette opération a rassuré la population sur les intentions de notre gouvernement. Laissez-moi vous donner l'assurance formelle que les Français restitueront Dobrevnik à l'État sublime dès que les Russes auront évacué l'île de Corfou. Puis, s'interrompant un moment, il ajouta:

«Vous vous doutez bien, n'est-ce pas, que vous avez dans la Russie une alliée plus que suspecte et que sa politique ne tend à rien moins qu'à faire de la Serbie un État indépendant. C'est pour arriver à ses fins qu'elle a occupé Corfou; si on la laissait faire, elle serait bientôt tentée, grâce aux forces qu'elle y a réunies, de soulever les populations du littoral[10]

[10] Lettre du 24 Rebi-ul-Ewel.

Cette explication rassure l'ambassadeur d'autant moins que l'incident se produit au moment même où la France demande un traité plus avantageux que celui dont le texte a été présenté par Galib bey. «Dieu sait, écrit-il, ce qui sortira des conversations qui vont s'engager. Je passe mes nuits sans sommeil, et ne cesse d'appeler à mon aide les lumières d'en haut. Il y a loin de ce qu'on espère à Stamboul avec ce qu'il est permis d'espérer ici. Les Français vivent depuis 14 ans sous le régime de la liberté et cela les a changés à notre égard. Aussi j'aurais grand besoin d'être renseigné sur toutes les circonstances de leur orientation politique. Que signifie cette affaire de Raguse et où les Français veulent-ils en venir? Je prie Dieu qu'il vienne en aide aux musulmans et à notre bienfaiteur. Amen. Pardonnez-moi les fautes que j'ai pu commettre[11]

[11] Littéralement: pardonnez mes défauts.