Il va voir Talleyrand pour lui annoncer que la Russie et l'Autriche viennent de faire une démarche auprès du Divan en faveur de la Serbie. Elles auraient l'intention d'y nommer un Voévoda, ce qui le conduit à penser que ces deux puissances auraient l'intention de faire de ce pays un État indépendant comme la Moldo-Valachie. Il proteste contre ce point de vue:

«Nous pourrions à la rigueur admettre ce régime pour ces provinces, car elles nous ont été arrachées par les armes, mais nous ne saurions le tolérer en Serbie. La forteresse de Belgrade a passé alternativement aux mains des Turcs et des Autrichiens dont les Serbes ont été tour à tour les rayas. Est-il raisonnable qu'une province si grande et si peuplée soit érigée en principauté indépendante avec un Voévoda à sa tête? Voilà ce que je ne peux concevoir et ce que l'État sublime ne saurait admettre. Le Divan—comprenez-vous—a cru prudent de faire semblant de ne pas rejeter leur requête afin de ne pas les indisposer, mais croyez bien qu'il n'en fera qu'à sa tête.»

Talleyrand encourage ces dispositions et lui fait remarquer que «la Russie ne vise qu'à faire de la Serbie une autre Valachie où elle nommerait Ipsilantis qui est un homme à sa dévotion».

A cela Mouhib effendi répond que cette politique n'est qu'une conséquence de celle adoptée par la France; mais, détournant la conversation, il me dit: «Consentiriez-vous à nous faire les mêmes concessions politiques et commerciales que la S. Porte a faites à la Russie?» Je lui ai répondu que je n'avais pas gardé dans la mémoire les clauses du traité conclu par l'entremise de Galib effendi; mais qu'il pouvait en prendre connaissance dans ses archives. «Mais ce traité c'est moi qui l'ai fait, a répondu Talleyrand. Seulement, je voudrais savoir si votre gouvernement serait disposé à nous favoriser du même traitement.» Après lui avoir donné l'assurance qu'il demandait, je lui ai fait observer qu'il n'était pas sans connaître les raisons qui nous ont contraints à faire des concessions à la Russie. «Et pensez-vous, lui ai-je dit, que nous les lui ayons faites de notre plein gré?» Sur quoi Talleyrand a dit: «Je chercherai ce traité et s'il contient des points qui méritent de retenir mon attention, nous en causerons.»

Cependant, pour l'instant, la question serbe, encore que lancinante, le préoccupe moins que l'affaire de Raguse. Mais il n'en témoigne rien à Talleyrand et ce n'est qu'en usant de détours qu'il cherche à pénétrer sa pensée. Encore une fois il frappe à la porte du général Sebastiani, curieux de savoir la raison de l'ajournement de son départ pour Constantinople. La question serbe lui sert d'entrée en matière. Il lui explique qu'il tient de source certaine que le rebelle Karageorgevitch a reçu des secours en munitions et en argent de l'Autriche et qu'il s'en était plaint au président du Cabinet autrichien. Celui-ci lui aurait avoué qu'en effet des approvisionnements avaient été fournis aux rebelles, mais qu'il avait donné des ordres pour que cela ne se renouvelât plus. «Pensez-vous, lui ai-je dit alors, que l'amitié de la S. Porte à l'égard de l'Autriche soit de qualité inférieure à celle du traître Karageorges? Au cours de la guerre où nous étions engagés, la S. Porte ayant pu mettre la main sur le traître Kotcho, celui-ci a dit à nos autorités que si elles les mettaient en liberté il enrichirait notre trésor de je ne sais combien de milliers de bourses, et qu'il ferait restituer à l'État Sublime la forteresse de Budine; mais on lui a répondu que pour traiter avec ses ennemis la S. Porte n'avait pas besoin d'un traître de son espèce, et on l'empala sur l'heure; les gens de sa bande maudite subirent le même sort à Hirchovo et à Téké-Bournou. Voilà ce que j'ai dit au ministre autrichien qui a convenu de ces détails.»

Puis il explique au général que les hommes et les femmes serbes sont loin de voir de bon œil les entreprises de Karageorges, car ils savent qu'ils brûleront tous dans le même feu. Aussi, assure-t-il que la révolte de ce traître ne peut avoir aucune chance de succès. Sebastiani lui renouvelle la promesse qu'à son arrivée à Constantinople il ne manquera pas d'envoyer une note de protestation à l'internonce impérial. Mouhib effendi se confond en remerciements et répond que son «Seigneur et maître sera sensible à cette marque d'amitié».

Puis, tout à coup il lui dit: «J'apprends que Torcy vient d'être nommé gouverneur de Raguse…—La mesure est indispensable, explique le général et cette occupation sera maintenue aussi longtemps que les Russes tiendront Corfou. Le jour où ils évacueront cette place, les Français s'empresseront de restituer Raguse à l'État Sublime. Sachez que vous avez dans la Russie une alliée déloyale et qu'elle travaille à créer une Serbie indépendante. Son plan était de s'emparer de Raguse comme elle s'est emparée de Corfou, car elle vise la Morée qui est trop proche de ces positions pour qu'elle ne soit pas tentée d'y mettre pied.»

«—Mais, riposte Mouhib effendi, la question serbe est négligeable. Quant à celle qui vise Corfou ne va-t-elle pas être réglée en même temps que toutes celles que vous allez liquider avec les Russes? Je vous ferai observer que les Ragusains nous payent depuis plusieurs années l'impôt des rayas et que leur territoire séparait notre Turquie des possessions vénitiennes. Raguse jouissait de la S. Porte qui avait accordé à cette ville un firman autorisant les habitants à tirer leurs approvisionnements de la Bosnie. Outre que Dieu est là pour nous garder des embûches de la Russie, le vali de Bosnie n'est-il pas assez puissant pour parer à toute éventualité?

«Mais Sebastiani s'est contenté de réitérer les mêmes assurances et n'a point voulu en dire davantage[12]

[12] Lettre du 26 Rebi-ul-Ewel.