Sur ces entrefaites Mouhib effendi reçoit deux notes, l'une se rapportant à la question locale, l'autre à celle des Lieux-Saints. La révolution avait paru faire abandon des droits de protection que la France exerçait tout spécialement en Orient depuis le XVIe siècle et qui était comme un héritage de la tradition des Croisades. A l'affût de tout ce qui pouvait accroître son influence, l'Autriche avait mis à profit cette circonstance, ainsi que les difficultés que la France avait avec le Divan pour se substituer à celle-ci, en tant que puissance catholique, dans l'exercice de ces droits et des prérogatives qui s'y rattachent. Cette tentative d'empiétement trouva dans Napoléon un adversaire résolu. Les Turcs entrèrent sans hésitation dans ses vues, heureux de trouver là une occasion de lui être agréables à peu de frais. Au cours d'une conférence qu'il eut à ce sujet avec Talleyrand, Mouhib effendi lui dit:
«Vous m'avez envoyé un takrir concernant les prêtres de Jérusalem. Voici ce que j'ai à vous dire à ce sujet. Les églises de la Syrie et de Galata ont passé sous la protection de l'Autriche depuis votre expédition en Égypte. Or, comme l'Autriche insistait pour garder les privilèges qui lui furent alors reconnus, mon Seigneur lui a fait savoir par son ambassadeur à Constantinople qu'il était vrai que les Français étaient déchus de leurs droits pour avoir violé les traités; mais que ce droit de protection il n'entendait plus le céder à personne. «C'est moi, a-t-il dit, qui assumerai à l'avenir la tâche de protéger les intérêts catholiques. Cette volonté mon padischah l'a formulée dans le firman qu'il a adressé au Voévoda de Galata, au Toptchi bachi et au Tersané émini, par lequel il défend à qui que ce soit de s'immiscer dorénavant dans les affaires des Églises catholiques.» Néanmoins l'ambassadeur d'Autriche, revenant à la charge, a cru devoir envoyer au Réis-effendi une note pour maintenir ses prétentions; mais celui-ci a répondu au Drogman: «Notre Chevketlou padischah a rendu à ce sujet un Iradé définitif qui a tranché définitivement la question et si l'ambassadeur bey, s'obstinant dans son idée, s'avisait d'envoyer dans les églises et les couvents des hommes à lui pour y faire acte d'autorité, nos fonctionnaires ont reçu l'ordre de les frapper à la tête sans ménagement et de les jeter en prison.»
«Les autres représentants chrétiens de Péra ont unanimement approuvé cette décision, si bien qu'ils ont envoyé leurs drogmans pour le complimenter. Tout cela est la vérité même. Aussi personne n'oserait se prévaloir d'une autorisation du padischah pour intervenir dans les affaires des prêtres et des églises qui se trouvaient sous la protection française.
«Maintenant, en ce qui concerne le règlement de cette affaire, il convient, je crois, de s'en rapporter aux traités qui régissent la matière et l'on procédera en conséquence. Que Sebastiani adresse une note à ce sujet, puis l'on verra s'il y a lieu de faire intervenir, pour remettre les choses en leur ancien état, un firman impérial, ou bien une simple lettre vizirielle. Je ne manquerai pas de transmettre votre note.
Là-dessus Talleyrand m'a dit: Vous n'ignorez point les liens de vieille amitié qui unissaient nos rois à vos sultans. Sans doute la France eût mieux fait de s'abstenir de porter ses armes en Égypte, mais qu'y faire? Le mieux est de n'y plus penser et de travailler ensemble à renouer ces mêmes liens qu'un malentendu a brisés. Notre Empereur a envoyé ses instructions à Sebastiani au sujet des églises, mais il a demandé aussi que l'on vous adressât une note à ce sujet avec prière de la transmettre au Divan.
«Cette volonté sera exécutée, lui ai-je répondu, mais je vous ferai remarquer que l'entreprise sur l'Égypte a été décidée au moment où vous étiez ministre des Affaires étrangères. Or, l'issue qu'elle a eue, au lieu de porter dommage à l'Angleterre, a causé le plus grand préjudice à la France contre qui s'est formée une coalition…»
«Dans les lettres qui me parviennent de Stamboul, continuai-je, il est question des bérats[13] et des agissements des drogmans et du personnel domestique des ambassadeurs. Ces bérats qu'on délivre aux drogmans comportent des conditions qui sont négligées. J'en ferai une traduction exacte et j'en enverrai une copie à tous les représentants des puissances, Prusse, Espagne, Danemark, Autriche. Vous verrez à la lecture que les réclamations de mon gouvernement sont conformes à l'esprit du traité. On verra aussi par la note que j'y annexerai à quelles intrigues donnent lieu ces bérats. Certes, nous n'avons aucune plainte à formuler contre les négociants étrangers. Ils payent exactement 3% sur tous les articles importés ou exportés. Tel n'est pas le cas, par exemple, de cet Arménien d'Andrinople, un nommé Artin, qui se fait appeler Ovitz, un fils de chien. Il s'est arrangé de façon à décrocher un firman qui lui permet de se livrer à des opérations de toutes sortes sans qu'il ait à acquitter aucune taxe. Je vous le demande, quel gouvernement tolérerait une pareille iniquité? Cependant les produits qu'il vend proviennent de Tékir-Dagh, de Philippoli ou de Sophia. Moyennant 500 piastres qu'il a versées audit drogman il s'arroge le droit de se dire Autrichien et de frustrer le fisc. Avec cela, il fait siens tous les biens de ses coreligionnaires qui s'entendent avec lui pour s'exempter par cet artifice des contributions dues par les rayas. Je pourrais vous citer mille autres cas semblables. Vous verrez par la traduction à quelles abominables intrigues se livrent les drogmans et les serviteurs des ambassades.
[13] Les bérats étaient des diplômes que les ambassadeurs délivraient aux rayas employés à leur service et qui leur conféraient les privilèges capitulaires des Francs; mais comme tout privilège dégénère en abus, leurs subordonnés en distribuaient à tout venant contre du bon argent.
Talleyrand m'interrompit pour dire qu'aucun gouvernement ne tolérerait un pareil état de choses. Je poursuivis en lui disant que je connaissais à fond la question visée par sa note concernant la Serbie et que je l'enverrais à Stamboul avec l'autre. Mais j'ai vu dans le Moniteur que la Russie était disposée à envoyer un délégué à Bucharest pour engager avec mon gouvernement une conversation sur les affaires serbes et j'ai demandé à Talleyrand comment il se fait que l'on puisse croire en France que la S. Porte consente que des étrangers se mêlent de régler avec elle le sort de ses sujets. J'espère, lui ai-je dit, que bientôt, par la volonté de Dieu, le traître Karageorges et ses maudits partisans recevront le châtiment qu'ils méritent.
«Après que Talleyrand m'eut approuvé, je repris: J'ai pu lire aussi dans la Gazette que les troupes qui se portaient en Serbie ont reçu l'ordre du Divan de rebrousser chemin. Ainsi présenté, le fait est inexact. Ce n'est pas sur un ordre du Divan, mais spontanément que ses troupes ont refusé de marcher et cela parce qu'elles appréhendent les suites de votre occupation de Raguse et qu'elles croient ne pas devoir trop s'éloigner pour se mettre en mesure de protéger les femmes et les enfants. Telle est la vérité, lui ai-je dit[14].»