[14] Lettre du Rebi-ul-ahir, 3e jour.
On ne peut donner plus clairement à entendre que la présence des Français en Dalmatie et surtout à Raguse est une cause de troubles pour l'Empire et que le gouvernement français ferait bien de changer ses méthodes de protection. Le fait est que l'apparition des troupes de Marmont sur les côtes de l'Adriatique avait soulevé de véhémentes protestations de la part des pachas et des janissaires. La méfiance que les Turcs nourrissaient contre les Français depuis l'expédition d'Égypte était partagée par Ali pacha de Tepelen qui, sans doute, sur les suggestions du Divan, s'était empressé de s'entendre avec les Anglais. On voit par la brutale déclaration de Mouhib effendi que les Turcs s'attendaient à une invasion française.
Sebastiani arrivait à Constantinople le 9 août 1806. Une mission qu'il y avait rempli au moment de la reprise des relations avait déterminé le choix de Napoléon. Lui ayant donné ses instructions en personne, il le chargeait de donner à Selim les gages d'une solidarité parfaite. Il lui promettait de faire rendre à la Turquie les provinces moldo-valaques, de ne soutenir aucune rebellion, de lui prêter son concours pour résoudre les difficultés extérieures. A Constantinople, le général Sebastiani n'eut d'abord que des succès à enregistrer. Le Réis-ul-Kuttab parut d'autant mieux disposé à lui faciliter sa tâche que la victoire d'Iéna et la marche des Russes sur Bucharest avaient fortement amolli le Divan.
Les hospodars russophiles étaient destitués à sa demande; mais, sur une injonction des ministres Harbinsky et Arbuthnot, Sélim s'empressait de les rétablir dans leurs charges, en même temps qu'il se tournait du côté de Sebastiani pour lui demander conseil. Protestations de ce dernier qui, à force de remontrances, finit par obtenir la rupture des relations de la Russie et de la Porte (décembre 1806). La présence de l'Empereur en Pologne ayant obligé les Russes à dégarnir le Danube où ils s'étaient avancés, le Sultan profitait de cette circonstance pour lancer un manifeste de guerre contre la Russie (5 janvier 1807). Mais au moment où l'on s'y attendait le moins, voilà qu'un secrétaire de la Légation britannique se présentait au Divan pour annoncer aux Vizirs qu'une escadre allait forcer les Dardanelles s'ils ne rompaient sans délai avec l'ambassadeur français. Sélim, toujours prompt à la panique, inclinait à la soumission et offrait de sacrifier les hospodars récemment nommés. Nouvelle et énergique intervention de Sebastiani qui finit par faire rejeter les sommations britanniques.
Cependant la menace allait se préciser. Quatorze vaisseaux commandés par l'amiral Duckworth entraient à toutes voiles dans les Dardanelles en lâchant leurs bordées sur les vieux châteaux qui en défendaient l'entrée. Puis, l'amiral incendiait au passage une flotte turque paisiblement ancrée à Gallipoli avant de gagner le mouillage des îles des Princes. On ne peut s'empêcher de faire remarquer à ce propos qu'il a été dans la destinée de toutes les flottes turques de se laisser couler dans les ports où elles s'abritaient. Successivement elles se sont laissé brûler à Tchechmé en 1770, mitrailler à Gallipoli en 1806, à Ténedos, peu après cet événement; à Navarin en 1827, à Sinope en 1853.
La maladresse de Duckworth fut de vouloir négocier avec les Turcs, alors qu'il lui eût suffi, en profitant de la surprise, d'envoyer quelques boulets rouges sur la ville pour l'avoir à sa merci. Sur le terrain des négociations il risquait fort d'être battu. Les Turcs les traînèrent si habilement en longueur, qu'ils eurent le temps de mettre les côtes en état de défense. Cette tactique fut providentiellement favorisée par le vent du Nord qui, se mettant de la partie, empêcha sa flotte britannique d'approcher près du rivage pour bombarder le Sérail. A cet endroit les courants qui descendent du Bosphore acquièrent une si grande rapidité, même dans les temps calmes, que l'on entend de la côte d'Asie le clapotement qu'ils produisent en se brisant sur la pointe de Serai bournou. On armait pendant ce temps les Dardanelles pour couper la retraite à sa flotte. Sans tirer un coup de canon, Duckworth dut virer de bord pour en reprendre piteusement le chemin; mais la traversée, cette fois-ci, ne s'effectuait pas sans dommage, car la flotte perdait deux cents hommes, tant blessés que tués. Un autre échec attendait les Anglais en Égypte où ils avaient essayé de pénétrer par surprise.
Cette double victoire releva quelque temps le prestige de Sebastiani qui avait été l'âme de cette défense.
Comblé de présents et d'honneurs, il eût voulu profiter de ce regain de faveur pour engager le sultan à jeter son armée du Danube sur les 25.000 hommes de Michelson; mais, encore une fois il se heurtait à l'énigmatique inertie du Divan. Napoléon pensa alors qu'il parviendrait à obtenir la diversion tant souhaitée en envoyant le corps de Marmont sur le Danube où s'immobilisait l'armée turque et il s'en ouvrit au Sultan. Celui-ci ne fit aucune difficulté pour accepter une proposition aussi avantageuse, mais l'opinion populaire s'y montra si hostile qu'on dut y renoncer. De guerre lasse, Talleyrand écrivait à l'ambassadeur qu'il renonçait de son côté à la coopération turque et qu'on se contenterait, à défaut, d'envoyer à l'armée du Danube une troupe de 600 canonniers; mais cette autre proposition n'était pas mieux accueillie que la précédente. Cette petite troupe, dont on exagérait l'importance, n'était dans l'opinion générale que l'avant-garde des armées françaises. Il faut reconnaître aussi que l'obstination de Napoléon à vouloir obliger les Turcs malgré eux était de nature à exaspérer leurs méfiances. Toutes ces indiscrètes propositions ne pouvaient qu'aggraver la situation du Sultan en donnant à croire que Sebastiani n'était venu à Constantinople que pour seconder ses projets de réformes militaires. Le soupçon qu'on avait de ses intentions n'était d'ailleurs pas sans fondement. Le Sultan comptait sur son appui pour réaliser un projet depuis longtemps caressé et qui visait à remplacer la vieille milice des janissaires—cette fidèle conservatrice des traditions—par des troupes manœuvrant à l'européenne. A cette troupe, il aurait inspiré un esprit plus conforme aux exigences de la situation et aux sentiments de loyalisme envers le trône. Il lui aurait donné un costume nouveau et des armes nouvelles, un nom, le Nizam-i-Djedid. Il l'aurait opposée en attendant aux janissaires dont il espérait ainsi contrebalancer l'influence et dompter l'esprit d'insubordination.
Les Janissaires n'entendaient renoncer ni à leurs privilèges, ni détruire, au profit de l'autocratie impériale, ceux dont jouissaient les autres classes de la nation et qui étaient fondés sur le système de décentralisation propre aux mœurs asiatiques. Ainsi ils ne voulaient point d'une réforme qui eût permis à la dynastie de fortifier son pouvoir en affaiblissant celui des pachas gouverneurs et réduisant à l'obéissance les satrapies de Roumélie, d'Arabie, de Mésopotamie et de Syrie.