Un premier essai avait été tenté en 1803, mais par mesure de prudence on avait relégué dans un coin de l'Asie-Mineure le premier corps exercé pour le cacher aux yeux de la population; Selim, pensant qu'il serait mieux à sa place sur les bords du Danube, donna ses ordres pour que ses soldats y fussent dirigés. A cette nouvelle, les Janissaires se massèrent en grand nombre à Andrinople pour les y attendre au passage. Tombant sur eux à l'improviste, ils les exterminèrent jusqu'au dernier.

Le drame d'Andrinople faisait présager une plus grande catastrophe malgré le calme apparent de la population. Les Turcs ont leur passion comme tout le monde, mais en matière de religion leur opinion est collective, et pour agir ils n'attendent qu'un mot d'ordre. Les mouvements de la rue, en ce cas, sont d'une espèce particulière. Violents et rapides, ils ont tout le caractère d'une explosion. L'acte de vengeance ou de répression une fois accompli, tout rentre dans le calme, sans qu'aucune force de police ait à intervenir. Les têtes tombent, des quartiers flambent, mais la sédition s'évanouit en même temps que s'éteignent les dernières lueurs de l'incendie. Chacun retourne à ses affaires ou à ses plaisirs. En Turquie, la crainte pousse les gens au respect, mais la crainte cesse dès que les intérêts de la religion, ou ce que l'on croit être tels, sont en jeu. Il y a dans l'Islam une unité de foi qui met tous les particuliers sur un même pied d'égalité et une unité de conscience qui leur dicte les mêmes devoirs. Nul n'échappe aux sanctions qu'elle prescrit. Les particuliers n'obéissent au Souverain que dans la mesure où celui-ci respecte la loi et leur premier devoir est d'empêcher que personne y porte atteinte.

Le mauvais vouloir du Divan se manifestait clairement à Fikenstein lorsque Vahid effendi, son délégué, se refusa obstinément à accepter l'alliance que lui offrait Napoléon. Quelques jours après, celui-ci triomphait sans les Turcs du Danube qui avaient mieux à faire. A ce moment ils préparaient l'émeute que leurs partisans allaient déchaîner dans la capitale. Une milice auxiliaire, les Yamaks, qu'on avait embauchée à l'occasion de la démonstration de l'amiral Duckworth, se mutinait à Buyuk-Déré, massacrait ses chefs et marchait sur la ville en suivant les rives du Bosphore. Les Yamaks ne se livrèrent, paraît-il, à aucun excès sur la population tremblante, contrairement à l'usage en ces circonstances. Pas un chrétien ne saigna du nez, écrit un Grec contemporain. Ils n'en voulaient qu'au Sultan et aux partisans de la réforme. Le Caïmacam, qui menait le mouvement, avait invité ce jour-là à un dîner de réjouissance les ministres qui passaient pour partager les idées de Sélim. Au café, il les faisait égorger.

Ne trouvant aucune résistance, les Yamaks s'attroupèrent sous les murs du Sérail, suivis d'un flot de population accouru de tous les points de la ville. Il y avait là toute la racaille que l'on voyait dans ces tragiques occasions: imams et softas, janissaires et derviches, bateliers, portefaix, veilleurs de nuit, toute la farouche plèbe constantinopolitaine, hérissée de poignards et de pistolets passés aux ceintures, suivant la coutume de ce temps-là. Leur première victime fut le bostandji bachi, préposé à la garde du palais, dont Sélim leur fit jeter la tête, pensant que ce sacrifice calmerait les colères.

A la demande du chef de l'émeute, un certain Kabaktchi-oglou, le Mufti,—grand interprète des textes sacrés—rendait un fetva qui prononçait la déchéance du Sultan. Son frère était proclamé au milieu des acclamations sous le nom de Moustafa IV. Une preuve que la masse confondait la cause du Nizam-i-Djedid avec celle de la France, c'est que l'ambassade à Péra fut assaillie par une foule fanatisée et l'on raconte qu'elle fut même un moment exposée. Il est probable que cet incident fut voulu par les chefs de l'émeute comme un avertissement à l'adresse de Sebastiani, qu'on accusait de connivence avec le Sultan. Cependant il n'est pas moins probable que, sans la crainte qu'inspirait le nom de Napoléon, on l'eût enfermé aux Sept-Tours, sous prétexte de le soustraire aux fureurs de la populace. Une autre preuve non moins décisive du caractère gallophobe de la révolution se révéla à l'affectation du Divan à ne point notifier à Paris l'avènement au trône de Moustafa. Mais en Turquie la politique d'accommodement succède invariablement aux crises les plus violentes et aux démonstrations les plus inamicales, soit qu'elles échouent, soit qu'elles aient produit les résultats voulus.

Maintenant que le danger de Nizam-i-Djedid était écarté, le Divan crut devoir se rapprocher de la France. Comme Sebastiani affectait de se tenir dans une froide réserve, l'on mit en usage toutes les ressources de la flatterie orientale, au point qu'on alla jusqu'à lui exprimer dans une lettre le regret immense d'avoir déposé Sélim. Gagné par ces bonnes paroles, le général se laissa inviter à une conférence où siégeaient le Cheikh-ul-Islam et le Réis-ul-Kuttab (8 juin 1807). La guerre y fut décidée contre la Russie. Encore une fois, il était la victime d'une comédie, car, à ce même instant, le Divan engageait des pourparlers secrets avec l'Angleterre et la Russie. Ils auraient abouti si le grand drogman Soutzo n'avait averti Sebastiani de l'intrigue qui se tramait. Le Caïmacam, qui l'avait favorisée, furieux de la voir échouer, s'en prit au drogman qu'il fit décapiter pour crime de trahison. Cependant cet arrêt déplut à Kabaktchi Agha qui fit destituer le Caïmacam à qui il donna pour successeur Ismail pacha, un ancien vizir. Le Caïmacam, homme de résolution, empoisonna son concurrent. Kabaktchi menaça alors d'envahir encore une fois Constantinople si le Sultan ne destituait pas le Caïmacam. Celui-ci se réfugia auprès de Moustafa Baïraktar, pacha de Routchouk, ardent partisan de Selim et qui disposait de milices nombreuses. Baïraktar, ancien maquignon et janissaire, parvenu aux honneurs, avait conservé pour Selim, son bienfaiteur, la plus tendre gratitude. Là, ces deux hommes concertèrent leur vengeance. Leur premier soin fut d'envoyer à Constantinople un émissaire, avec force présents, à l'adresse des ministres. Une fois qu'il se fut assuré leur complicité, il se dirigea vers Andrinople avec un corps de 4.000 hommes. Remettre Selim sur le trône et le venger de ses ennemis lui parut la plus belle des entreprises.

Mais de tous les obstacles qu'elle devait rencontrer, il pensa avec raison que le plus sérieux était Kabaktchi qui avait la confiance des ulemas, des janissaires et de la population. Il fallait s'en débarrasser à tout prix. Une trentaine de cavaliers qu'il choisit parmi les meilleurs pénétrèrent de nuit dans le village de Fanacaki, sur la mer Noire, où il avait établi son quartier au milieu de ses Yamaks. Ils cernent sa maison, forcent les portes du harem et le poignardent au milieu de ses femmes. Le coup fait, Baïraktar marche sans perdre de temps sur la capitale à la tête de ses forces et plante ses tentes sur les hauteurs qui dominent la nécropole d'Eyoub aux nombreux cyprès. Il avait pris la précaution d'envoyer au Sultan un message destiné à le rassurer sur ses dispositions. Il n'avait d'autre but, en venant à Constantinople, que de le délivrer de la fripouille des Yamaks et de la tyrannie du Mufti. Moustafa se laissa d'autant plus facilement convaincre que le dévouement de tous ces gens commençait à lui être à charge. Confiant dans les bonnes dispositions de Baïraktar, il ne songea plus qu'à ses plaisirs. Comme il était parti un matin pour passer la journée, sous les ombrages des Eaux-douces d'Asie, le pacha de Routchouk, informé de son absence, entra dans la ville avec ses hommes et s'engagea dans les rues étroites qui montent au Sérail. Il pénétra sans obstacle dans la première cour par la Bab-Humaioun qui s'ouvre sur la place où Sainte-Sophie élève sa cyclopéenne architecture; mais, avertis par les clameurs de la foule, les capidjis eurent le temps de fermer les portes de la cour intérieure, et les milices du palais accourues garnissaient déjà le faîte des murailles. Alors le chef des eunuques blancs se montra aux créneaux et demanda au pacha ce qu'il voulait.

—Je veux saluer sultan Selim, répondit-il. Ouvrez.

Il allait être obéi quand, tout à coup, une porte s'ouvrit du côté de la mer et l'on vit apparaître Moustafa. Prévenu de ce qui se passait, il était revenu en toute hâte. Ses premiers ordres furent un arrêt de mort contre Selim. Six eunuques noirs se précipitaient dans son appartement et lui passaient le lacet au cou. «Le pacha demande à saluer Selim, qu'on lui donne satisfaction», cria Moustafa.

A la vue du cadavre, Baïraktar donna ordre qu'on brisât les portes et la soldatesque se rua dans la cour. L'instant d'après Moustafa était enfermé à son tour dans l'appartement où sa victime avait expiré.