«Puis, rompant l'entretien, il donna ordre qu'on mît à ma disposition le carrosse de Talleyrand. En compagnie de ce dernier, j'ai été au bois et c'est au retour d'une longue promenade que je porte ces faits à la connaissance de Votre Majesté[5]

[5] Lettre de Mouhib effendi au Sultan Selim III, du 20 Rebi-ul-Ewel 1221.

Le lendemain, Mouhib effendi voyait le ministre des relations extérieures qui lui renouvelait la promesse faite par l'Empereur qu'il serait tenu compte dans le traité de paix qui allait être négocié avec le délégué russe des intérêts turcs. Et pour lui prouver combien étaient sincères les intentions de l'Empereur à cet égard il ajouta que celui-ci avait introduit dans le traité qui vient d'être signé des clauses de garantie favorables au Sultan[6].

[6] Traité de Presbourg.

Cependant l'ambassadeur turc n'est pas entièrement rassuré. Il redoute les desseins de l'Angleterre. Celle-ci aurait dit à la Russie: «Arrangez-vous avec les Français comme vous l'entendrez. Pour ce qui me concerne je suis décidée à mettre le blocus devant les ports français et les ports ottomans de la Méditerranée.» Il demande alors à Talleyrand ce qu'il pense de tout cela. Celui-ci répond que le littoral ottoman est si considérable qu'on peut considérer la menace anglaise comme chimérique. Le Turc objecte cependant que Constantinople tirait ses approvisionnements de la Méditerranée et que sa situation deviendrait critique si la flotte anglaise embouquait les détroits. Aussi souhaite-t-il que la France se mette en mesure de reconstituer au plus vite sa flotte.

«Talleyrand a réfléchi un instant, puis, sur un ton indifférent, il me dit: «Je suis content de ce que vous me dites: mais tranquillisez-vous, on y pourvoira[7]

[7] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.

Dans la soirée l'ambassadeur de la Porte se rend chez le ministre de Prusse, Lucchesini, «un ami», pour lui demander ce qu'il savait des conditions de paix projetées avec la Russie. «Il n'y a encore rien de certain, lui répond-il; car la cour de Russie est divisée en deux factions, qui sont l'une favorable à la France, l'autre contre elle et qui se disputent l'esprit du Tzar; mais soyez certain, ajouta-t-il, que si l'entente vient à s'établir, vous trouverez en nous de zélés défenseurs. D'ailleurs vos intérêts ont été justement sauvegardés dans le traité que nous venons de signer avec la France. Vous n'ignorez point que notre roi est animé à votre égard des meilleures dispositions, et que la position géographique de nos deux pays leur impose la nécessité de rester unis. On ne peut nier que la Turquie et la Prusse n'aient des intérêts communs. L'argent ne nous fait point défaut.

«—Je suis heureux d'entendre ces paroles, répondis-je au ministre. J'en ferai part non seulement au Divan, mais je les transmettrai fidèlement à mon maître.»

Mouhib effendi lui demanda alors ce qu'il savait des intentions de la Russie. Lucchesini répond: «Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg a déclaré au Tzar qu'il verrait avec déplaisir toute tentative de nature à porter atteinte aux droits de la Turquie.—Mais je ne suis pas fou, a répliqué Alexandre: mon devoir est de respecter les clauses du traité de paix que j'ai signé avec elle. Aucun lien solide ne peut me rattacher à la France, et la paix qui met un terme à notre différend n'a à mes yeux qu'un caractère provisoire.»