«En dehors de l'armée 40.000 soldats de toute arme sont choisis parmi les hommes de forte taille. Leur office est de garder l'Empereur nuit et jour. Ils sont casernés dans les environs de la ville et l'on voit à chaque instant des détachements de ce corps traverser les rues pour monter la garde au palais…

«Toutes les fois que l'empereur sort en voiture un peloton de cette garde, variant de cent cinquante à deux cents hommes, l'escorte à cheval. La nuit ils éclairent sa marche de torches allumées qui font que tout le monde s'écarte sur son passage. En campagne, de forts détachements entourent sa personne qu'ils ne perdent jamais de vue. La garde ne prend aucune part aux actions à moins que la nécessité ne l'y oblige. Bien que ces soldats soient vêtus à la franca, ils n'en portent point la coiffure ordinaire. Ils se coiffent d'un grand bonnet en peau de loutre à la manière des delil de la Mecque[26]. Sur ce bonnet retombent des ganses et des cordonnets…»

[26] Delil, cicerones qui guidaient les pèlerins dans leur marche vers les Saints-Lieux du Hedjaz.

Leurs écoles.

«Comme nul Français ne peut se soustraire à l'action des lois, les enfants de la noblesse ou des particuliers enrichis dans le négoce sont soumis à l'obligation de s'instruire. Leur instruction les mène aux situations les plus élevées de l'armée et de l'administration. Dans ce but, le gouvernement a ouvert des établissements dans la capitale et dans les principales villes du pays sous le nom de pensions où ils reçoivent une instruction conforme aux vues de l'Empereur. Celui-ci s'est assuré le concours des lettrés qui se font payer en conséquence. Les élèves y jouissent de tout le bien-être désirable moyennant un prix fixe. Un congé limité leur est accordé tous les deux mois.

«Une autre catégorie d'écoles dites impériales, ne reçoit que les fils des maréchaux, des généraux, des hauts dignitaires et dont la pension est payée sur la cassette de l'Empereur. Ils portent un uniforme spécial pour que chacun les reconnaisse. A leur sortie, ils passent des examens, puis ils sont distribués dans les différentes armes où ils occupent un rang en rapport avec leurs aptitudes.

«Dans toutes ces écoles, les nazaréens enseignent d'étranges choses. Ce n'est pas assez de dire qu'ils témoignent d'étonnantes aptitudes pour les sciences. Il faut ajouter que leur esprit s'attache à tirer parti de leurs connaissances. Ainsi, ils appellent chimie une science qui ne peut être vraisemblablement que celle que nous désignons nous-mêmes par El-Kimika (alchimie); mais chez eux il s'agit moins de transmuer le cuivre en or ou de changer le verre en rubis que d'étudier les métaux, les arbres, les pierres et enfin tout ce qui existe dans la nature. Leurs recherches, à ce que j'ai compris, ont pour but de pénétrer la cause qui fait, par exemple, que la pierre se transforme en chaux et s'effrite sous les doigts; pourquoi les unes sont susceptibles d'être polies, les autres colorées ou parfumées. Pourquoi les arbres distillent les uns la gomme, les autres le mastic, le sucre ou le poison? Tout cela est bien pourtant le produit de la même terre, issu d'une même argile. Aussi croient-ils intéressant de rechercher les raisons qui les rendent si dissemblables entre eux. Pour atteindre ce but ils ont ouvert ce que dans leur langue ils appellent cabinet. Le gouvernement y a installé des appareils de forme bizarre, de grands et de petits bocaux où ils renferment des échantillons de ce que l'Asie, l'Europe et l'Afrique, les îles, la mer contiennent de choses rares ou précieuses: l'or, l'argent, des pierres précieuses, le fer, le plomb, le cuivre, le mercure; puis des terres de couleur jaune, rouge et blanche, des éclats de bois pareils à la nacre. Plus loin sont les insectes de toutes formes et de toutes grosseurs, des poissons et du bois pétrifiés, des éléphants, des lions, des tigres, des serpents, des singes, des abeilles, etc., conservant toutes les apparences de la vie. Les métaux, comme les animaux, servent de sujet de leçon aux lettrés…

«Ces derniers ne sont pas moins habiles dans l'art de dessécher les animaux. J'en ai vu à Pesth de bien curieux. Mais le plus singulier je l'ai vu à Paris. Il ressemblait à un petit âne et n'avait que trois pieds. Le troisième était fixé à la racine de la queue. On y voit beaucoup de choses semblables, mais je m'arrête, car je ne saurais tout raconter.

«Dans ces mêmes écoles on enseigne la physique à la mode nazaréenne. Les lettrés du pays prétendent que l'air que nous respirons serait un composé d'air vital, d'air mortel et de feu. L'air, d'après eux, renfermerait les éléments les plus contradictoires, mais Dieu seul sait tout… A la vérité c'est merveille de voir les instruments par lesquels ils font les expériences qui servent à démontrer leur science…»

Mouhib effendi fait ici le récit d'une expérience à laquelle il assista sur la décomposition de l'air. Après avoir expliqué les mystères de l'Alchimie française, il ajoute: «Voilà ce que j'ai vu de mes yeux. Le lettré me proposa de faire la même expérience, mais je m'y refusai. Il me montra d'autres instruments non moins étranges pour expliquer, disait-il, les éclairs et la foudre qui tombe du ciel. Ne me souciant pas d'en voir davantage, je me retirai[27]