[27] Le diplomate turc sort du laboratoire plus scandalisé que convaincu. J'assistai un jour à un examen à la faculté de médecine de Constantinople. Questionné sur un point de physiologie l'étudiant répondit d'une manière assez satisfaisante, puis il ajouta, en manière de conclusion: «Tout ça, ce sont des idées que je ne saurais adopter. Je suis musulman et ma religion m'interdit d'y croire.»
Où Mouhib effendi décrit la première exposition.
«Nulle part, écrit-il, les arts ne sont aussi activement cultivés que chez les nazaréens. Un exemple de cette activité c'est le spectacle qu'il m'a été donné de voir. On vient d'élever dans le centre de la ville un bâtiment divisé en nombreux pavillons qui communiquent entre eux par des couloirs. On y a exposé tout ce que le monde contient de pierreries, de bijoux, d'ustensiles en or, en argent; des machines, des pendules, des armes: canons, pistolets, fusils, et autres engins de guerre dont l'énumération n'aurait point de fin. Dans un pavillon spécial l'on a entassé des outils à l'usage des artisans. Tous ces objets sont disposés avec ordre et les plus précieux sont enfermés dans les vitrines. Cette foire où rien ne se vend, mais où tout est exposé pour l'agrément des yeux et l'instruction du monde, a été organisée par le gouvernement non seulement pour inspirer à chacun le goût des arts, mais pour faire connaître les œuvres des inventeurs et en perpétuer le souvenir. A l'exemple de mon prédécesseur, je rapporterai avec exactitude tout ce que j'y ai vu:
«A côté des objets de création récente, on a placé intentionnellement, pour susciter des comparaisons, le produit similaire du type ancien. A côté des objets précieux placés là pour faire connaître la gloire de l'État, qui sont en or, en cristal et en ivoire, on a placé des échantillons de chaux et de brique, des toiles et des draps, des tentes, des instruments de géométrie, des scies, des poulies et autres choses semblables.
«Lorsqu'un particulier est pris de l'envie de faire une invention, il parcourt les galeries, examine tout, et, si cet examen lui suggère une idée nouvelle, il rentre chez lui pour la réaliser. Toutefois, s'il s'aperçoit que ce qu'il avait dans l'idée est déjà inventé, il se borne alors à y apporter des modifications avantageuses. Son œuvre achevée, il la présente à l'examen d'un groupe de savants qui se prononcent sur son utilité. Si elle est jugée bonne, il reçoit une médaille ou une récompense en argent, puis un droit de vente exclusif.
«C'est ainsi qu'un industriel, auteur d'une charrue, reconnue supérieure aux autres, obtint le monopole de la vente. Un autre ayant perfectionné une machine à feu dont le travail égalait la puissance de 12 hommes, le gouvernement l'en récompensa par la cession d'un monopole de vente qu'il s'empressa d'exploiter et qui bientôt l'enrichit. Cette pompe à feu, je l'ai vue comme tout le monde. Là où il fallait douze chevaux pour accomplir un travail, un seul homme suffit, plus un sac de charbon pour entretenir le feu sans lequel la pompe ne fonctionnerait pas: on voit à quel point le travail s'en trouve simplifié. Et pourtant cette machine ne mesure qu'une dizaine de zerdals de surface, mais sa structure est si merveilleuse que la gravure la mieux faite ne saurait en donner une vue exacte. Ainsi plus besoin d'animaux et par suite d'orge, de foin et de paille, ni de palefreniers.
«Ce curieux objet me remet en mémoire la tentative d'Arakil ousta, l'inventeur de l'outillage de notre poudrière, pour faire que les vaisseaux de guerre pussent remonter le Bosphore par vent contraire. Il présenta à l'arsenal, au temps de Hussein pacha, un gabion de son invention auquel il adapta je ne sais quelle machine munie de cylindres qui dépassaient les sabords de chaque côté. Quatre ou cinq hommes auraient suffi pour le diriger. A l'aide de ce simple appareil il se faisait fort de remorquer les vaisseaux à trois ponts jusqu'à la rade de Bouyouk-Déré, malgré les courants les plus violents. Arakil ousta ne fut point écouté, et l'invention en resta là. C'est en cherchant dans les galeries si je ne trouverais pas un instrument semblable à celui de l'ousta de la poudrière que je découvris la pompe à feu citée plus haut. La seule différence (que j'ai pu établir entre les deux systèmes), c'est que celui de Stamboul ressemblait à un cabestan. Cependant des hommes instruits m'ont assuré que ces diverses machines n'ont encore donné aucun résultat appréciable…
«L'entrée des galeries est ouverte au public deux fois par semaine et les femmes y ont accès en même temps que les hommes. Les ambassadeurs et les personnes spécialement invitées y peuvent pénétrer tous les jours.»
Mouhib effendi visite consciencieusement les imprimeries où «toute publication de quelque nature qu'elle soit passe sous le contrôle de l'autorité qui censure et retranche des textes tout ce qui pourrait nuire aux intérêts de l'État».
«J'ai visité celle du Moniteur dont le matériel est arrangé dans un ordre parfait. De nombreux casiers sont là contenant les caractères des alphabets turc, grec, syrien, hébraïque, allemand, russe et d'autres langues inconnues. J'ai visité la fonderie, les ateliers où chacune de ces langues occupe une place à part. J'ai observé que les typographes ignorent tous celle des livres qu'ils composent, mais qu'ils n'en étaient pas moins habiles à les composer, sans doute par un effet de l'habitude. J'y ai compté jusqu'à cent cinquante presses, pareilles à celles de Scutari. Le Moniteur consomme, m'a-t-on dit, une dizaine de charrettes de papier. Son personnel comprend un effectif de 600 ouvriers. On doit savoir que dans les pays du frenghistan, hommes et femmes sont obligés de lire les gazettes et leur impatience à savoir ce qu'elles contiennent fait qu'on les voit lire même sur la voie publique. Nous payions 25 francs notre abonnement trimestriel au Moniteur et nous étions abonnés à six autres gazettes, ce qui nous revenait à 72 francs par trimestre.