« Oh ! que ne s’élève-t-il entre les ministres de Dieu ce glorieux différend à qui demeurera, à qui fuira, afin que la mort de tous, ou la fuite de tous, ne laisse pas l’Église abandonnée ? Un tel combat serait de part et d’autre un combat de charité, et de part et d’autre on serait agréable à la Charité. Que s’il ne se pouvait autrement terminer, il faudrait, selon moi, décider par le sort qui doit rester, qui doit fuir. Ceux, en effet, qui réclameraient pour eux le droit de se retirer passeraient pour des lâches, qui n’osent affronter le danger, ou pour des présomptueux, qui jugent la conservation de leur personne plus nécessaire à l’Église. Enfin, pour être seraient-ce les meilleurs qui choisiraient de se sacrifier pour leurs frères ; et la fuite ne sauverait que ceux dont la vie est moins utile, les moins zélés pour servir, les moins habiles à gouverner. Ceux-ci, du moins, s’ils ont quelque sentiment de piété, résisteront à leurs collègues, dont ils sentent la vie plus précieuse à l’Église, et dont le dévouement embrasse plutôt la mort que la fuite. Qu’on suive donc cette parole de l’Écriture : « Le sort apaise les disputes, et décide entre les rivaux[51] ». Car, dans ces incertitudes, Dieu juge mieux que les hommes, soit qu’il daigne appeler les meilleurs à cueillir la palme de la souffrance, en épargnant les faibles ; soit qu’il fortifie les faibles contre la souffrance, et retire de la vie ceux dont la vie est moins utile à l’Église. C’est peut-être quelque chose d’assez étrange que cet appel au sort ; mais quand on l’aura fait, qui osera le blâmer ? Qui, même, se retiendra de l’approuver, sinon l’ignorant ou l’envieux ? Que si l’on rejette ce parti comme inusité, que l’Église, du moins, ne se trouve point, par la fuite des ministres, abandonnée du ministère qui est nécessaire aux fidèles, qui leur est dû, surtout en de si grands périls. Que nul n’ait de soi une telle estime que, pour quelque don particulier qu’il a reçu, il réclame, comme le plus méritant, le privilège de la vie, c’est-à-dire de la fuite. Quiconque pense de la sorte se plaît trop à soi-même. Et quiconque parle ainsi déplaît à tous.

[51] Prov., 18, 18.

« Il y en a sans doute qui pensent qu’en ne fuyant pas dans ces jours menaçants, les évêques et les clercs inspirent au peuple une trompeuse sécurité, et qu’il ne fuit point, parce qu’il voit ses pasteurs demeurer. Mais il est facile de détourner cette objection ou ce reproche. On peut parler au peuple ; on peut lui dire : Ne vous méprenez pas sur notre conduite, si nous ne nous retirons pas, car ce n’est pas pour nous, mais pour vous, que nous demeurons ici ; c’est pour ne pas vous dérober les secours que nous savons nécessaires à votre salut, qui est en Jésus-Christ. Si donc vous voulez fuir, vous nous déliez vous-mêmes des liens qui nous retiennent. Je pense toutefois qu’il ne faut parler ainsi qu’autant qu’il semblera vraiment utile de se retirer en lieu plus sûr. Que si, à ces paroles, tous ou quelques-uns s’écrient : Nous sommes sous la puissance de Celui dont nul, où qu’il se retire, ne peut éviter la colère ; dont la miséricorde peut protéger, où qu’il soit, celui qui ne veut se retirer nulle part, soit que des nécessités invincibles l’enchaînent, soit qu’il veuille s’épargner la peine de chercher des asiles incertains, où l’on ne trouve point la sécurité, mais où l’on change de périls ; assurément ceux qui pensent ainsi ne doivent pas être déshérités des secours du christianisme. Si, au contraire, tous préfèrent émigrer, rien n’attache plus les pasteurs au lieu d’où le troupeau qui les retenait se retire.

« Ainsi donc, quiconque fuit, sans toutefois que le service de l’Église manque par sa fuite, celui-là fait ce que le Seigneur commande ou permet. Celui qui fuit, et par sa fuite dérobe au troupeau du Christ l’aliment de sa vie spirituelle, celui-là est le mercenaire qui voit venir le loup, et qui s’enfuit, parce qu’il se soucie peu des brebis. Vous m’avez consulté, mon très frère, et voilà la réponse que me dicte la vérité, comme je l’entends, et ma charité sincère ; mais ce n’est pas pour vous détourner d’un autre parti, si vous en trouvez un meilleur à prendre. Mais en de tels périls, que pouvons-nous faire de mieux que prier le Seigneur notre Dieu d’avoir pitié de nous ? C’est ainsi que de sages et saints pasteurs ont obtenu la volonté et la grâce de ne pas abandonner les Églises de Dieu ; et malgré les traits mordants de leurs contradicteurs, ils sont restés inébranlables dans leur résolution ».

XXI
Sa mort et sa sépulture[52].

[52] 28 août 430.

Ce fut sans doute pour le service et la félicité de la sainte Église catholique qu’il fut accordé au saint de vivre cette longue vie de soixante-seize ans, dont près de quarante passés dans le sacerdoce ou l’épiscopat. Il disait souvent à ses amis, dans ses entretiens particuliers, qu’après la grâce du baptême, les fidèles ou les prêtres même d’une vie exemplaire ne devaient pas sortir de ce corps mortel sans une vraie et juste pénitence. C’est ce qu’il fit lui-même dans sa dernière maladie. Car le peu de psaumes de David qui sont sur la pénitence, il les fit écrire et placer contre la muraille, et de son lit, dans les derniers jours de ses souffrances, il lisait ces versets avec d’abondantes et continuelles larmes. Et afin que nul ne l’interrompît dans cette suprême méditation, dix jours environ avant sa délivrance corporelle, il nous pria, tous présents, que personne n’entrât dans sa chambre, sinon à l’heure de la visite des médecins, ou lorsqu’on lui apportait des aliments. Il fut fait selon son désir, et il employait tout son temps à la prière. Jusqu’à cette dernière maladie, il ne cessa de prêcher au peuple la parole de Dieu avec autant de zèle, de force, de présence et de liberté d’esprit qu’il eût jamais fait. Il conserva jusqu’à la fin l’usage de tous ses membres, sans que ni son ouïe ni sa vue se fussent affaiblies. Ce fut en notre présence, sous nos yeux, et nos prières mêlées aux siennes, qu’il s’endormit avec ses pères, après une sainte vieillesse. Nous assistâmes au sacrifice offert pour le repos de son âme, et à sa sépulture. Il ne fit point de testament ; voué à la pauvreté de Jésus-Christ, il n’avait pas de quoi en faire. Il recommanda, selon sa coutume, que l’on conservât soigneusement la bibliothèque de l’Église et tous ses manuscrits pour ses successeurs. Tout ce qui appartenait à l’Église, trésor ou ornements, il le confia la fidélité d’un prêtre qu’il avait chargé de l’administration des biens de la maison épiscopale. Ceux qui lui étaient unis par les liens du sang, religieux ou laïques, il ne les traita, ni pendant sa vie, ni à sa mort, suivant les règles de la coutume. De son vivant, il ne leur donnait, comme aux autres, que suivant leurs besoins, moins jaloux de leur procurer des richesses que de diminuer leur indigence. Il laissa à son Église un clergé nombreux, des monastères d’hommes et de femmes soumis à des supérieurs, des bibliothèques composées d’ouvrages des autres saints, et de ses propres ouvrages, où l’on peut reconnaître combien, grâce à Dieu, il a été grand dans l’Église, et où les fidèles le trouvent toujours vivant. Un poète profane recommanda que, sur le monument public destiné à contenir ses restes, on écrivît cette épitaphe : « Passant, veux-tu savoir comment un poète vit après sa mort ? eh bien ! ce que tu lis est ma parole, et ta voix est ma voix ». Ainsi, dans les œuvres où il revit, l’Église catholique voit manifestement que ce pontife agréable et cher à Dieu a pratiqué les saintes vertus de la foi, de l’espérance et de la charité, autant qu’il est permis à l’homme d’y atteindre, à la lumière de la vérité. C’est ce que reconnaissent ceux qui profitent de la lecture de tant de livres qu’il a écrits sur les choses divines. Mais je crois que ceux-là ont pu profiter davantage qui ont eu le bonheur de le voir, de l’entendre parler dans l’église, et d’être les témoins de ses actions et de sa vie. Car il n’était pas seulement ce docteur de l’Évangile profond dans la science du royaume des cieux[53], tirant de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes, ou ce trafiquant qui acquiert la perle précieuse au prix de tout ce qu’il possède ; mais il était encore de ceux à qui il est dit : « Parlez ainsi et faites de même », et de qui Sauveur a dit : « Celui qui aura fait et enseigné sera appelé grand dans le royaume des cieux[54] ».

[53] Matth., XIII, 52.

[54] Jac., II, 42 ; Matth., V, 19.

Et moi je vous conjure, lecteurs de cet écrit, je supplie votre charité de rendre avec moi grâce au Dieu tout-puissant de bénir le Seigneur, qui m’a donné la pensée et les moyens de transmettre ces faits à la connaissance des présents et des absents, des contemporains et de la postérité ; je vous conjure donc de prier avec moi et pour moi, afin qu’après avoir été dans le temps l’ami de ce grand homme avec lequel Dieu m’a fait la grâce de vivre près de quarante années dans une douce et constante union, je sois ici-bas son imitateur et son émule, et qu’à l’avenir je jouisse avec lui des promesses du tout-puissant. Ainsi soit-il[55].