Ils entraient dans le Parc. Une verdure magnifique y triomphait, et aussi loin que l’œil portait s’étendaient les gazons. Les allées étaient remplies de monde, piétons et gens assis, et les nombreuses voitures se croisaient dans un va-et-vient continuel ; il y avait une grande rumeur sans fracas, et l’impression de quelque chose de fort et de triomphal ; le ciel était clair, mais semé de ces beaux nuages floconneux qui sont un des charmes du paysage anglais, tout était flou et très doux, l’air, l’horizon et les lignes.
— Le Parc est amusant, dit Rakewood ; traversons avec soin. Et il prit Sylvaine par le bras afin de la protéger.
Ils débouchèrent derrière la statue d’Achille, et, laissant l’allée des promeneurs, s’engagèrent dans les étroits sentiers entre des pelouses à l’herbe courte. De loin en loin, on y voyait étendue une forme humaine, loque de misère, affalée là comme pour le dernier repos. Sylvaine montra du geste à Rakewood une sorte d’Hercule au visage noir, le poignet cerclé de fer, qui, dépoitraillé, dormait tout au ras d’une allée.
— Oui, dit-il, répondant à son indication muette, ce sont des spectacles pénibles ; le vice malheureux est abominable. Regardez pourtant ces gens là-bas qui prêchent la vertu.
C’était la première fois que Sylvaine traversait le Parc un dimanche, et, à la vue des bannières et des insignes appelant le pécheur au repentir, elle demeura surprise. Des groupes serrés écoutaient avec sérieux le prédicateur en plein vent, montrant avec de grands moulinets de bras la bannière sur laquelle était inscrit en exergue : « Revenez au Christ ». Personne ne gouaillait. Cependant, plus loin, sous l’œil placide d’un policeman, des ouvriers anarchistes déployaient de grandes toiles représentant les insignes de leur métier et appelaient les prolétaires à la résistance. Chacun, en ce jour de loisir, soulageait à son gré le trop-plein de sa pensée. Puis, sur l’herbe, les mendiants dormaient, affreux et miséreux, et les femmes élégantes, les perles au cou, les passaient sans s’en soucier, ni se demander quel lendemain préparaient toutes ces disparates.
— Comme il y a des choses tristes dans la vie, murmura Sylvaine.
La souffrance humaine dans ses extrémités la frappait comme une révélation.
— Ecoute, cousinette, dit Albéric, je te conseille de ne pas t’y arrêter ; tu n’y peux rien, ni moi non plus ; mais enfin, si cela t’amuse de philosopher avec M. Rakewood, je ne veux pas t’en empêcher. Seulement, puisque tu es en si bonnes mains, je te propose de te laisser. Le colonel Blunt veut me conduire chez un artiste de ses amis ; si tu avais eu besoin de moi, je n’y aurais pas songé ; mais il m’a dit qu’à tout hasard il ne partirait pas avant quatre heures et demie.
Sylvaine fut désappointée, sans le laisser paraître toutefois.
— Va, dit-elle, va ; je rentrerai avec M. Rakewood.