— Si je vois que je ne puis arriver à terminer maintenant, je reviendrai à l’automne. Mon père, du reste, a le projet, lui aussi, de faire le voyage.

Ceci fut dit en regardant Sylvaine. Mais elle travaillait sans aucun trouble visible ; même, de temps en temps, elle donnait un grain de chènevis au bouvreuil familier dont la cage était suspendue par un cordon de soie devant la fenêtre. Mme Hurstmonceaux applaudit chaleureusement à l’idée d’un retour d’Albéric.

— Et, cette fois, vous descendrez chez moi. Vraiment, votre oncle a eu une singulière idée de vous laisser emmener par le colonel Blunt. Enfin, depuis qu’il est malade, le pauvre homme n’est plus du tout le même. Ne manquez pas surtout d’aller le saluer en sortant ; il est très sensible aux attentions ; aussi j’ai dit à nurse Rice : « Je veux qu’on ait toutes les attentions possibles pour le colonel. » N’est-ce pas, Sylvaine, votre oncle a tout ce qu’il peut désirer ?

Sylvaine hocha la tête affirmativement, et ce fut ainsi que se termina la visite dont elle avait tant espéré.

XXII

« Si vous voulez être heureux, mon cher garçon, il faut toujours me croire, et je vous dirai toujours la vérité. Une fois que vous mettrez ma parole en doute, la vie deviendra insupportable pour vous et pour moi. Et qu’est-ce que vous y gagnerez ? »

Telle était la règle de conduite que Mme Duran avait su imposer à son mari et dont il avait compris la beauté libératrice. La confiance entière, sans réserve, pouvait seule, en effet, assurer son bonheur. Les époux vivaient donc sur ce pied de paix, et jamais les alibis de Mme Duran n’étaient suspectés. Si quelques-uns eussent été plutôt difficiles à justifier, un grand nombre, par contre, étaient pourvus de pièces à l’appui indiscutables, et, de cette façon, la balance s’établissait à la satisfaction générale. Il ne fallut en conséquence aucune combinaison particulière pour permettre à Mme Duran de se retrouver, après avoir pris son lunch chez Mme Lazarelli, le lendemain même de la visite d’Albéric, tête à tête avec le colonel Blunt dans la petite maison de Brompton où ils avaient l’habitude de se réunir. Un changement de hansom et un voile plus épais suffisaient à Mme Duran pour se sentir absolument à l’abri de la curiosité, et, du reste, dans cette immensité qu’est Londres, avec ses lieues et ses lieues de rues sans boutiques, sans passants, se perdre est la chose du monde la plus facile.

Cette petite maison, meublée comme pour un honnête ménage, demeurait sous la garde d’une vieille Ecossaise qui en soignait passionnément le mobilier et avait accepté sans hésitation la fiction qui lui avait été offerte : Mme Duran s’était représentée comme une victime de parents cruels… Ils étaient mariés… mais la déclaration de mariage ruinerait l’avenir de son mari. Alors, elle restait au théâtre… et se soumettait à le voir rarement.

Pleine de compassion pour tant d’héroïsme, Mme Lean accueillait toujours la charmante dame avec le plus grand respect. Quelquefois Mme Duran passait quarante-huit heures à Brompton, car le prétexte préalable : « Je suis horriblement fatiguée, et je vais aller pour deux jours à Brighton, ou à Eastbourne (ou n’importe où), pour me remettre », était invariablement accepté par M. Duran sans commentaire. Il mettait sa femme en hansom, donnait l’adresse de la gare au cocher, et elle s’en allait en lui souriant, pour revenir reposée et charmante.

Mme Duran, dans une phraséologie convenue, avait averti le colonel de sa venue ; sa lettre avait été lue et mise à la poste par le cher Harry lui-même qui n’y avait vu quoi que ce soit à redire et avait seulement prié sa femme d’ajouter ses condoléances personnelles aux siennes.